Conscience noire (marketing) et suprématie blanche (avinée)

Beyoncé le 7 février 2015, mi-temps de la finale du 50e Super Bowl
Beyoncé le 7 février 2015, mi-temps de la finale du 50e Super Bowl ©Sipa - SIPANY
Beyoncé le 7 février 2015, mi-temps de la finale du 50e Super Bowl ©Sipa - SIPANY
Beyoncé le 7 février 2015, mi-temps de la finale du 50e Super Bowl ©Sipa - SIPANY
Publicité

Alors que Beyoncé s'assure avec son nouveau clip "Formation" et sa prestation au Superbowl que le message de Black Live Matters soit entendu à grande échelle, les provocations suprémacistes d'un métalleux américain secouent le bocage vendéen.

« Beyoncé ou l’affirmation d’une conscience noire », titrait lundi Libération. “Une semaine après Rihanna et quelques heures avant sa propre performance au 50e Super Bowl, voici Beyoncé qui repointe le bout de son nez, [avec] un single virtuel délivré via Tidal […] accompagné de son clip en ligne. Subtilement injurieux, Formation, décrivez-vous, Olivier Lamm, avec notre disputeuse littéraire Elisabeth Franck-Dumas, agrège façon diatribe de rap un tourbillon de punchlines et de revendications dont les liens avec La Nouvelle-Orléans et les désastres de l’après-Katrina sont bien moins accessoires qu’ils n’en ont l’air. « I like my negro nose with Jackson Five nostrils », scande Beyoncé (soit « j’aime mon nez nègre et mes narines de Jackson Five »), alors que défilent à l’écran tous les tropes visuels associés à l’histoire récente et plus ancienne de la ville. […] Un patchwork étourdissant […], sorte de condensé de l’expérience noire du vieux et du nouveau Sud, avec apparition de Blue Ivy coiffée afro et paroles empowered qui signalent que Beyoncé pourrait devenir la Bill Gates noire. « Stop shooting us » gueule le graffiti sur un mur, alors qu’une armée de flics antiémeutes lève les bras et se rend à un tout jeune gamin noir en sweat à capuche qui danse devant eux. Façon de s’assurer que sera entendu à très grande échelle le message de Black Lives Matter, ce mouvement militant né en 2013 après la vague d’assassinats de Noirs américains au cours de contrôles policiers […]. Facile ? Pas tant que ça, quand on songe que Beyoncé devait entonner le titre ce dimanche soir pendant la mi-temps du Super Bowl, période qu’il est d’usage de consacrer, comme elle-même l’avait fait en 2013, à l’entertainement le plus pop-corn, pailleté et patriote qui soit, laissant soigneusement de côté les sujets qui fâchent. N’est-il pas plaisant, ce doigt d’honneur répété adressé à l’armée de rednecks affalés devant le poste une bière à la main, à l’heure de la campagne #OscarsSoWhite qui villipende une pop culture encore bien trop délavée ?” 

Ligne blanche

En parlant de rednecks, “le Hellfest a dévoilé [lundi] les derniers artistes de sa 11e édition, qui se déroulera du 17 au 19 juin à Clisson, en Loire-Atlantique. Mais les noms de Jane's Addiction, Magma, Bad Religion et Ludwig Von 88 ont été éclipsés par celui de Phil Anselmo, le chanteur du groupe métal américain Down.” « Le festival Hellfest soutient-il un nazi ? », s’interroge gravement Eric Bureau dans Le Parisien. “En décidant de maintenir à son affiche ce musicien qui a fait un salut nazi et lancé « White Power » (un mouvement prônant la suprématie blanche) lors d'un concert en janvier dernier, Ben Barbaud, le directeur du plus grand festival hexagonal des musiques extrêmes, a déclenché une vive polémique avec l'un de ses financeurs. Le président de la région Pays de la Loire, qui finance le festival à hauteur de 20 000 €, a demandé dans un communiqué aux organisateurs du Hellfest de déprogrammer le groupe Down pour cause d'« incitation à la haine raciale ». « Cette affaire me scandalise, lâche Bruno Retailleau, président LR de la région. Dans la mesure où ce musicien est un récidiviste, qui a déjà fait parler de lui en 1995 et 2003, une ligne blanche a été franchie et je me dois de réagir en élu de la République, garant de l'argent public mais aussi soucieux de lutter contre la montée actuelle des nationalismes. Un festival néerlandais l'a d'ailleurs déprogrammé. » 

Publicité

"Anselmo n’est ni antisémite ni nazi, mais alcoolique et abruti"

“Depuis sa création, au milieu des années 2000, le festival dédié aux musiques à grosses guitares, du rock au black metal en passant par tous les sous-genres imaginables, est la bête noire de la droite chrétienne et des collectifs catholiques intégristes, décrypte Guillaume Gendron dans Libération. Christine Boutin et Philippe de Villiers – qui avait qualifié le Hellfest de « festival sataniste » – en avaient fait un happening annuel. Ces dernières années, les attaques s’étaient émoussées avec le succès grandissant de l’événement (152 000 entrées en 2015).” Pour le directeur du festival, Ben Barbaud, pas question d’annuler la venue de Down. “Joint lundi par Libération, il voit dans l’emballement une manœuvre politique « bas du front ». « Bruno Retailleau est le sbire de De Villiers. On a toujours eu des soucis avec cette droite dure et un peu intégriste qui n’a jamais considéré le Hellfest comme une composante de la diversité culturelle de la région. Dès leur élection, on savait que le partenariat serait remis en question. Il n’aura fallu que deux mois. Mais pour notre part, on comptait de toute façon refuser la subvention. Qu’ils gardent leurs sous, qu’ils les donnent au Puy du Fou ! », conclut-il, bravache, sachant que la somme en jeu, 20 000 euros, représente une goutte d’eau dans un budget global de 16 millions. Au sujet du chanteur, Barbaud relativise : « Anselmo, qui s’est excusé plusieurs fois, n’est ni antisémite ni nazi, mais alcoolique et abruti. Des gens qui font des raccourcis populistes et qui disent des horreurs quand ils ont 3 grammes d’alcool, on peut en trouver beaucoup, y compris en Vendée. Bowie aussi a pu faire le salut nazi à une certaine époque. Anselmo est venu à sept reprises au Hellfest et il n’y a jamais eu de débordements. Je m’en porte garant. » 

Billard à trois bandes

Laurence Garnier, la vice-présidente de la région en charge de la culture, a réagi dimanche sur Twitter. L’élue se dit « profondément choquée que [Ben Barbaud] refuse de déprogrammer Phil Anselmo, mais surtout qu’il considère que c’est "quelqu’un de bien" ». Et d’annoncer que « la région des Pays-de-la-Loire ne financera plus d’événements incitant à la haine raciale ou religieuse. Si Monsieur Barbaud veut par sa provocation faire du Hellfest une tribune politique, nous saurons, nous, mieux utiliser l’argent des Ligériens. » Le terme « haine religieuse » laisse peu de doutes, pour Libération : les élus ont joué au billard à trois bandes, en prenant les dérapages d’un raciste aviné pour taper sur des satanistes supposés. Lundi, le Hellfest a communiqué la liste définitive des groupes qui apparaîtront durant le festival, en juin. Down y figure toujours en bonne place, pour le geste. Dans Ouest France, Barbaud ne se faisait pas trop d’illusions quant à la venue du groupe : « Etant donné l’ampleur que prend la polémique, je les vois mal monter sur scène. »” Et comme punition, ils visionneront le clip de Beyoncé, et sans bière à la main…

L'équipe