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Tout le monde ou presque a reçu son Molière cette année. Mais polémique à part, quel impact ces récompenses ont-elles, surtout dans le privé, où art et rentabilité ne font pas toujours bon ménage ?
“Audace ou consensus ? Les Molières n'ont pas voulu choisir, lundi soir au Théâtre des Folies-Bergère, pour leur cérémonie annuelle, diffusée –en différé – en seconde partie de soirée sur France 2 , estime Thierry Dague dans Le Parisien. Côté audace, * Les Particules élémentaires de Houellebecq ont été boudées par cette 27e cérémonie des récompenses du théâtre, alors que la très sado-maso * Vénus à la fourrure* a été doublement adoubée : meilleure pièce du privé et meilleure comédienne pour Marie Gillain, qui a reçu son prix en hurlant * « Putain ! »* Côté consensus, le palmarès a confirmé beaucoup de valeurs sûres : Emmanuelle Devos et André Dussollier, meilleurs comédiens du théâtre public, Thierry Frémont et Dominique Reymond, meilleurs seconds rôles, ou Eric Assous, meilleur auteur. * Sans oublier la jeune génération : Maxime d'Aboville, 34 ans, meilleur acteur du privé, Thomas Jolly, 33 ans, meilleur metteur en scène pour son * Henri VI de dix-huit heures * (dont nous disputons ce soir), ou l'équipe du spectacle musical * Les Franglaises”* qui a tant réjoui Philippe Chevilley à Bobino.

Cela ennuie presque tout le monde mais il semble impossible de s’en passer
Audace ou consensus, toujours est-il que les Molières faisaient jaser avant même la cérémonie. “Ce sont en effet , relevait quelques jours avant une brève de L’Express , les directeurs de théâtres privés et publics qui ont eux-mêmes désigné les nominés. C’est ainsi qu’on [retrouvait] la femme du trésorier de l’Association des Molières parmi les « révélations féminines ». Une protestation [circulait] sur Internet : * « Les directeurs ont été seuls à voter, ils devraient être le seul public de la cérémonie. » Déjà qu’il n’y a pas foule devant le poste…”* , concluait la brève de L’Express. “La soirée a * [tout de même] réuni 1,4 million de téléspectateurs sur France 2”* , relève La Croix . “Il en est des Molières (mais aussi des Césars, etc.) comme des discours lors des cérémonies officielles , relève Emmanuelle Giuliani : cela ennuie presque tout le monde mais il semble impossible de s’en passer.” En effet, “il brille, il est beau, il fait bien sur la cheminée. Mais ce trophée des Molières est-il bien utile ? , s’interroge Le Parisien. […] * « Les Molières ont été très importants pour nous », confie Julien Sibre, metteur en scène du * Repas des fauves*, couronné trois fois en 2011. * « Même si la pièce était déjà un succès à Paris, nous étions une troupe inconnue et ces récompenses ont servi d'argument de vente pour la tournée en province. On a joué 700 fois, sans les Molières on n'aurait pas dépassé les 400. Après ça les directeurs de théâtre vous rappellent quand vous laissez un message ! »« Les Molières récompensent autant un succès public que la qualité de la pièce », constate Gérald Sibleyras, coauteur d' Un petit jeu sans conséquence*, récompensé cinq fois en 2003. * « On a rarement couronné des spectacles qui ont joué devant des salles vides. Un Molière amplifie le succès, mais ce qui compte le plus pour les directeurs de théâtres en province, c'est que vous ayez rempli les salles à Paris. »« Les Molières encouragent les théâtres et les compagnies qui essaient de faire des choses différentes », veut croire Francis Lombrail, directeur du Théâtre Hébertot, à Paris. * « Quand Le Père , de Florian Zeller, qui parle d'Alzheimer, ou Les Cartes du pouvoir , qui traitent de la politique américaine, sont nommés, on se sent conforté dans notre éthique. Il y a une place pour autre chose que les comédies montées à la va-vite autour de stars populaires ! »”*

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"Dans le théâtre privé, si vous n'avez pas recours à des comédiens connus, sauf exception, vous êtes mort" **
Mais “cet ancien commissaire-priseur, qui a pu s'offrir, en 2013, ce fonds de commerce de quelques millions d'euros en hypothéquant auprès de la banque Neuflize OBC un triptyque de Francis Bacon, ne se berce pas d'illusions , constate Martine Robert dans Les Echos : il ne faut pas espérer gagner de l'argent en exploitant une scène privée. * « Nous avons une politique d'auteurs, nous faisons du théâtre populaire de qualité, mais il est difficile d'installer des pièces dans la durée. Nous sommes dans la solitude du coureur de fond », constate-t-il. Car si le théâtre public subventionné peut se permettre de laisser un spectacle à l'affiche seulement quelques semaines, une salle privée de 600 places comme la sienne, a besoin de 100 à 120 jours pour amortir une création et ce avec un taux de remplissage minimum de plus de 50 %. * « Le Théâtre Hébertot en ordre de marche, à lui seul, me coûte 4.000 euros par soir, malgré nos effectifs permanents des plus réduits. Et il faut rajouter les coûts plateau. Or dans le théâtre privé, si vous n'avez pas recours à des comédiens connus, sauf exception, vous êtes mort »
, poursuit Francis Lombrail. Entre la fabrication d'un spectacle (de 150.000 à plus de 200.000 euros) et la rémunération de ces acteurs vedettes qui, outre un fixe, demandent un intéressement (de 5, 10, 15 % de la recette, voire davantage) pas facile de dégager le moindre profit pour réinvestir dans la création suivante. Quant aux tournées en province, * « elles permettent surtout d'éponger un déficit éventuel »
, note le propriétaire du théâtre du boulevard des Batignolles. Il a, ainsi, réussi à vendre avec ses pièces * Les Cartes du pouvoir* et * A tort ou à raison*, une quarantaine de représentations au total à diverses scènes municipales. Cette alchimie complexe, nombre de nouveaux entrants n'y parviennent pas. […] Ceux qui s'en sortent le mieux comme Jean-Marc Dumontet, dont les différentes salles (Théâtre Antoine avec Laurent Ruquier, Bobino, Grand Point Virgule et Point Virgule), ont attiré cette saison 700.000 spectateurs, ou Bernard Murat, patron du Théâtre Edouard VII, ont leur martingale : des one-man-show à succès comme Alex Lutz ou Nicolas Canteloup, de bons auteurs, des stars qui remplissent à coup sûr les théâtres.” * Bref, de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !