France Culture
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On s’y est habitué en littérature, depuis Truman Capote et De sang-froid , si ce n’est depuis Madame Bovary , où Flaubert s’était inspiré de loin par un drame survenu sous Louis-Philippe, comme le rappelait Raphaëlle Rérolle vendredi dans un article du Monde consacré aux effets secondaires, sur les criminels, les victimes et leur entourage, des livres inspirés du réel tragique. « Un genre en pleine expansion » , notait la journaliste : pour preuve, les très récents Tout, tout de suite de Morgan Sportès, sur le « gang des barbares » et son leader Youssouf Fofana, ou encore Claustria , de Régis Jauffret. Le même article nous apprenait que la famille du banquier Edouard Stern, tué par sa maîtresse dans un jeu sado-masochiste, avait finalement cessé leurs poursuites contre un livre précédent de ce dernier, Sévère .

En littérature comme au théâtre, s’emparer d’un réel sanglant n’est jamais sans provoquer quelque remous, là encore chez les proches des victimes, voir la colère que provoque chez les Norvégiens le projet d’un théâtre danois de porter sur scène le manifeste du tristement célèbre tueur d’Oslo, Anders Breivik. « Six mois après le double attentat du 22 juillet 2011 où un terroriste d’extrême droite norvégien a causé la mort de soixante-dix-sept personnes, les Norvégiens sont scandalisés , a raconté vendredi, là encore dans Le Monde , le correspondant du quotidien à Stockholm, Olivier Truc. La troupe danoise du CaféTeatret, à Copenhague, vient d’annoncer qu’elle allait monter une pièce mettant en scène le manifeste de 1 518 pages qu’Anders Behring Breivik avait diffusé sur Internet quelques heures avant de commettre ses crimes.

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Le directeur du théâtre, Christian Lollike, veut qu’un acteur jouant le rôle de Breivik présente son manifeste en un monologue. * « Pour moi, déclare-t-il* , c’est un devoir démocratique d’étudier pourquoi et comment la propagande antimusulmane peut se propager. » *Il estime que, si les attentats avaient un caractère unique, le processus de réflexion derrière ne l’est pas. * « C’est l’expression d’un point de vue idéologique et cela peut se reproduire. »

L’acteur Olaf Hojgaard jouera le rôle de Breivik dans cette pièce dont la première devrait avoir lieu le 23 août, soit un an, un mois et un jour après le double attentat. * « Tout au long du processus, nous avons beaucoup douté, dit-il dans le quotidien danois * Politiken. Plusieurs fois, nous avons failli tout abandonner. » Il espère toutefois * « montrer l’humain dans l’inhumain et l’inhumain dans l’humain ».*

En Norvège, où le procès de Breivik va s’ouvrir le 16 avril et où l’on attend maintenant une deuxième expertise psychiatrique après qu’un premier rapport a déclaré le terroriste irresponsable, l’émotion est au plus haut. * « C’est tellement brutal que les mots me manquent. Cela va être un poids supplémentaire pour nous de savoir que ce sera joué par un acteur en plein pendant le procès », a réagi Ragnar Eikeland, qui a perdu un fils le 22 juillet. Il espère qu’il sera possible de stopper cette pièce. * « Personne ne devrait faire quoi que ce soit pour diffuser la parole de Breivik. »

« Le principal objectif de Breivik a été de diffuser le message de son manifeste, et il l’a fait en allant tuer tous ces gens, *critique Erik Ulfsby, directeur du Det NorskeTeatret, à Oslo. * Et il a vraiment réussi ! Ceux qui attirent encore plus d’attention sur le manifeste sont comme des imbéciles heureux qui dansent au son de sa flûte. »

Cette pièce n’est pas le premier projet du genre. Le dramaturge britannique David Greig prépare également une pièce, intitulée * The Man, et un producteur américain à petit budget, Vitale Versace, avait provoqué une levée de boucliers en diffusant sur Youtube une bande-annonce de mauvaise qualité sur son projet de film.*

Au Danemark, les réactions sont d’un autre acabit. Dans la droite lignée des caricatures de Mahomet, la position de principe danoise est la défense inconditionnelle de la liberté d’expression. * « Ce sont des droits garantis par la Constitution, et ils doivent être défendus jusqu’au bout, a déclaré Flemming Moller Mortensen, le responsable social-démocrate pour les affaires culturelles. Il ajoute encore qu’à titre personnel, il n’irait pas voir une telle pièce, qu’il considère comme controversée et problématique. Un avis largement partagé par les autres partis »* , note, pour conclure, Olivier Truc dans Le Monde .

Nettement moins controversée, la mise en scène, toujours au théâtre, mais cette fois à Londres, d’un événement concomitant aux attentats d’Oslo, les émeutes de cet été dans la capitale britannique. « Les émeutiers étaient toujours en train de piller les magasins d’électronique et de sport dans le centre de Londres , rapporte Agnès Catherine Poirier dans Télérama , quand Nicolas Kent, le directeur du Tricycle Theatre, appelait la dramaturge Gillian Slovo pour lui commander une pièce sur les événements. Gillian Slovo a commencé son marathon : deux mois d’entretiens, quatre semaines pour construire une « pièce-verbatim », genre inventé par ce théâtre londonien.

Le Résultat ? * The Riots (* Les Emeutes)*, encensé par la critique, qui se joue depuis le 4 janvier au Bernie Grant Arts Centre. Ancien auteur de romans policiers, Gillian Slovo a réussi à créer une pièce à suspense, alors que nous connaissons la fin de l’histoire. La première partie montre, heure par heure, le mécanisme de la révolte populaire provoquée par la mort d’un habitant tué par la police. La deuxième partie explique comment la colère a basculé en pillages systématiques, de la part de jeunes désabusés et dépolitisés, soumis ensuite à une justice expéditive. Le spectacle est profus et convaincant, * juge la journaliste de Télérama . Alors même que l’enquête publique chargée de faire la lumière sur les événements n’a pas encore livré ses conclusions, les Londoniens peuvent commencer, avec cette pièce capitale, à en reconstituer le puzzle. »

Finalement, ce qui manque sans doute au projet danois, c’est un dramaturge, plus doué et pertinent que le fanatique Anders Breivik…

Références

L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation