Du rififi au Français

France Culture
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Mais qu’est-ce qui ne va plus à la Comédie-Française, en grève illimitée depuis mercredi ? C’est la question que beaucoup se posent, et qui a fait la une des pages culture de nombre de vos journaux, et en particulier du Monde , où notre consœur en Dispute Brigitte Salino a mené l’enquête.

« C’était une première attendue , commence-t-elle son article. Elle n’a pas eu lieu, en raison d’un mouvement de grève lié à des revendications salariales. Mercredi 11 janvier, la Comédie-Française devait présenter une nouvelle production de * La Trilogie de la villégiature, qui s’annonçait comme un événement, à plus d’un titre. La pièce de Carlo Goldoni n’a pas été jouée par la troupe depuis la mise en scène historique de Giorgio Strehler, en 1979. La nouvelle production, qui a été confiée à Alain Françon, devait marquer l’histoire de la Comédie-Française d’une pierre blanche. Elle avait été choisie pour inaugurer le « Théâtre éphémère », cette salle en bois de 700 places érigée dans les jardins du Palais-Royal, et destinée à accueillir la troupe de Molière pendant la durée des travaux (un an) qui vont être effectués Salle Richelieu. »*

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La grève, illimitée, a été déclenchée par des syndicats mécontents des salaires, et surtout d’un système de rémunération qu’ils jugent archaïques. « La situation est tendue à la Comédie-Française, explique la journaliste du Monde. Muriel Mayette, l’administratrice générale, le reconnaît dans un communiqué de mardi dernier, où elle fait état de * « grandes agitations sociales », et prend fait et cause pour la troupe d’acteurs : * « Il serait suicidaire de remettre en question leur légitimité en arguant d’un partage qui ne serait pas équitable. »* Muriel Mayette fait ainsi référence à une question qui se pose d’une manière récurrente à la Comédie-Française, et d’une manière cruciale en cas de conflits sur les salaires : celle de la rémunération des sociétaires. Un acteur est engagé à la Comédie-Française par l’administrateur général, avec le statut de pensionnaire. Au bout d’un an, il peut être nommé sociétaire, sur proposition du comité. Tant qu’il est pensionnaire, il touche un salaire, et des « feux » (l’argent pour se chauffer, à l’origine) chaque fois qu’il joue. Quand il devient sociétaire, il touche en plus des « parts », soit une part des recettes liées à la billetterie, aux tournées et aux diffusions des pièces. Cette tradition, dont le principe remonte à la fondation collective de la Comédie-Française, en 1680, est fixée par un décret qui précise que 76,5% des parts des recettes reviennent aux sociétaires, 16,5% aux membres du personnel, pensionnaires compris, et 7% à un fonds de réserve.* C’est cet écart qui est aujourd’hui contesté par le Synptac-CGT : * « Nous sommes héritiers d’un système plusieurs fois centenaire, qui était juste et nécessaire à une époque où il a permis à une troupe permanente de vivre de son métier, mais qui, dans le contexte actuel, n’est socialement plus tenable », déclare le syndicat, qui appuie sa revendication sur le fait que les sociétaires sont seulement 37, alors qu’il y a 360 employés à la Comédie-Française : 200 pour la technique, 160 pour l’administration, auxquels s’ajoutent les 21 pensionnaires. Pour donner une idée de ce que représentent les 76,5% versés aux 37 sociétaires, on peut se référer aux salaires mensuels moyens bruts, fournis par la direction de la Comédie-Française. En 2011, ils étaient de 2 000 € (pour les femmes) et 2 200 € (pour les hommes) pour le personnel technique et administratif, hors cadres et hors primes 4 000 € pour les pensionnaires (avec les feux) et 7 200 € pour les sociétaires (avec les feux et les parts). Les syndicats ne considèrent pas que ces 7 200 € soient usurpés. * « Les comédiens travaillent beaucoup, et leurs salaires sont faibles par rapport à ceux des acteurs de cinéma ou des footballeurs*, déclare-t-on à l’intersyndicale. * Mais, sans l’ensemble du personnel, ils ne pourraient pas jouer. »* A cet argument, Muriel Mayette oppose une réponse nette et claire : * « Les soixante acteurs sont les garants de notre place à tous, ils sont les seuls capables de faire le lever de rideau, quoi qu’il arrive. Leur rémunération reste bien raisonnable en regard de leur talent, de leur emploi du temps, car, je vous le rappelle, nous levons le rideau plus de huit cents fois au cours d’une saison. »* Alors, comment trouver un compromis ?, * s’interroge pour finir Brigitte Salino. La solution passe par la discussion et la diplomatie si particulière à l’exercice du pouvoir dans la Maison de Molière, qui se présente volontiers comme une « famille » et n’aime rien moins que de voir ses dissensions étalées sur la place publique. »

Interrogé par notre consœur, la star de la maison, Denis Podalydès, entré au Français en 2000, et devenu le 505e sociétaire de la troupe en 2007, déclare comprendre ce mouvement de grève motivé par des revendications salariales, une compréhension toute en nuance, toutefois… « Il y a à la Comédie-Française des gens qui ne s’en sortent pas financièrement , dit-il*. Il est normal et légitime qu’ils demandent une augmentation de salaire, ou une prime. Mais je ne suis pas d’accord avec le fait de lier ces revendications à la répartition des parts, qui ont été ouvertes, à hauteur de 16,5%, aux pensionnaires et au personnel, dans les années 1990, sous le mandat de Jean-Pierre Miquel. Jusqu’alors, les parts étaient entièrement réservées aux sociétaires, qui ont approuvé la nouvelle distribution. Evidemment, aujourd’hui, si l’on s’en tient uniquement au fait que 37 sociétaires se partagent 76,5% des recettes, la situation à l’intérieur de la « maison » semble tout à fait injuste. Elle pousse à se dire : ce sont des salauds, ils se partagent tout et les autres crèvent de faim à la porte. On donne ainsi l’impression de vivre sous l’Ancien Régime, et on crée un fantasme d’inégalité et d’aristocratie qui repose sur une mauvaise appréciation de la réalité. Contrairement à ce que certains peuvent penser, les partages ne sont pas un anachronisme. Hérités de l’histoire de la troupe, ils représentent le système de rétribution des sociétaires, qui ne sont d’ailleurs pas considérés comme des salariés. C’est toute la question, délicate, qui fonde la société des comédiens-français. On ne peut pas traiter la question des partages d’une manière uniquement quantitative, parce qu’elle est avant tout qualitative : le partage a un poids symbolique. Il représente le prix de l’excellence de la troupe, et l’excellence est un principe qui guide la marche de la Comédie-Française, dans tous les domaines. »*

Peut-être pas dans le dialogue social, en tout cas !, même si la grève a finalement été levée cet après-midi en assemblée générale. Si tout va bien, la première de la Trilogie de la villégiature devrait donc avoir lieu jeudi, selon l’AFP.

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