France Culture
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Trois mois après sa parution, En finir avec Eddy Bellegueule * est toujours premier sur la liste des meilleures ventes, selon le classement Datalib. Ceci explique-t-il cela ?, le livre d’Edouard Louis, récit d’une enfance douloureuse en milieu prolétaire homophobe, fait polémique. Première attaque, un Rebonds de Libération signé du journaliste David Belliard, qui lui reproche moins la trahison de sa classe d’origine que sa coupable complaisance envers celle qu’il a rejointe : “en décrivant un monde de bouseux incultes et violents, * écrit-il, Edouard Louis dessine en creux celui d’un univers bourgeois moderne et apaisé. Au sous-monde obscur de la plèbe répond dans cette histoire le monde lumineux des dominants, urbains et éduqués, qui, entre autres choses, éditent des livres et en écrivent les critiques. Pour Eddy donc, il n’est pas d’autres choix – ou alors crever – que de passer des ténèbres à la lumière. Il n’est de possible dépassement à cette distinction de classe qu’une seule issue, la fuite. Or, loin d’être subversif, * estime David Belliard, le récit de cette * success story réassure la domination des codes et des symboles bourgeois, en nous (re)disant qu’ils sont ce vers quoi il faut tendre * « pour s’en sortir », et en (re)donnant l’illusion qu’ils sont accessibles à tous. […] Loin de bousculer l’ordre établi, ce grand récit d’un parcours sans faute, brillant, exceptionnel, participe à déculpabiliser les héritiers de ce système. * En finir avec Eddy Bellegueule est leur bonne conscience du moment. […] Pour en finir « vraiment » avec Eddy Bellegueule , conclut le journaliste, il ne sert à rien de chercher à éradiquer tout ce qu’il y a en soi de populaire ni simplement de donner à voir aux bien-pensants la réalité des violences et des haines, il faut en combattre les racines.” * Les racines, David Caviglioli y est retourné, en partant pour Le Nouvel Observateur * à la rencontre de la famille et du village de l’auteur à succès, pour vérifier la véracité des faits racontés dans ce qui est, rappelons-le, un roman. Longue enquête et étonnants moments, comme quand il écrit qu’à Hallencourt, le village picard de la famille Bellegueule, “la Maison de la Presse refuse de mettre le roman en rayon, mais quelques exemplaires circulent. Les gens se le prêtent, avides de le parcourir, pressés de le détester. Comme les comtesses parisiennes qui se faisaient lire la * Recherche de Proust en tremblant, ils craignent de s’y reconnaître.” * Ou encore lorsque, sous l’intertitre « Bourdieu chez les Picards » , en référence au maître à penser du jeune écrivain, il raconte demander “au sénateur-maire ce qu’il pense du sociologue : il nous regarde, interdit, comme si on parlait d’un champion de curling québécois.” * Et puis il y a cette mise en scène d’une rencontre à la Fnac, à laquelle assiste la mère de l’auteur, qui y fait un esclandre, prenant la parole en public. “Belle scène , note Daniel Schneidermann dans sa chronique de Libération , Médiatiques. Tout y est : le fils qui blêmit, la nervosité de la mère. Sauf qu’elle est fausse, rétorque sur son blog Edouard Louis : * « Ma mère était effectivement présente, mais n’a pas pris la parole en public, elle n’a rien dit et m’a seulement parlé après la rencontre, dans une loge. » De fait, David Caviglioli admet volontiers qu’il n’y a pas assisté. On la lui a racontée. Aïe !” Dans Les Inrockuptibles , Elisabeth Philippe dénonce une démarche, celle de David Caviglioli, précisons, qui “relève d’un voyeurisme malsain, avec un côté « Tintin chez les pauvres ». Parce qu’Edouard Louis ne tait rien de l’homophobie et du racisme qui existent dans le lumpenprolétariat dont il est issu, certains l’accusent de * « mépris de classe », lui, le normalien qui parlerait désormais du point de vue surplombant des élites. Mais s’il y a mépris, voire racisme de classe , juge Elisabeth Philippe, c’est bien dans l’article du * Nouvel Obs, qui se délecte de l’incompréhension des gens du village face au roman d’Edouard Louis.” * Quant à cette épique rencontre à la Fnac, il se trouve que c’est elle qui l’animait. “On est loin du psychodrame mis en scène par l’auteur de l’article , assure-t-elle. Au-delà de sa condescendance, l’article du * Nouvel Obs révèle une conception dangereusement dévoyée de la littérature.” * Même analyse chez Christophe Kantcheff dans Politis * : “Réaliser une contre-enquête « sur le terrain » ayant servi de substrat à une œuvre pour laisser planer le doute sur l’honnêteté de son auteur renseigne sur la déchéance du journalisme littéraire. Il y avait pourtant matière à discuter ce livre , estime-t-il, et notamment son parti pris esthétique. Edouard Louis a-t-il eu raison d’opter pour le roman ? Pas sûr, quand l’une de ses références littéraires, Annie Ernaux, a pu écrire, parlant de son propre travail : * « Je sais que le roman est impossible. » Edouard Louis dit avoir voulu * « faire du littéraire avec du non-littéraire ». Une déclaration volontariste, et assez naïve , juge Kantcheff, de la part d’un débutant, auteur d’un texte dont le sujet est dix fois plus fort que son écriture. Si devenir lui-même, et pouvoir l’affirmer, a été au cœur de son combat existentiel, Edouard Louis doit encore cheminer pour trouver sa voix d’écrivain.” “Ce qui est en jeu, ici, * analyse pour sa part Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres, c’est le devenir de l’écrivain et de sa responsabilité. Hier, on exigeait de lui qu’il s’engageât devant l’Histoire. Aujourd’hui, on le somme de rendre des comptes devant ses personnages. Reste que son honneur consiste toujours à nommer les choses. Or l’écriture d’Edouard Louis, son obstination à dire la honte, attestent que son livre, qui blesse à coup sûr des êtres en particulier, dévoile d’abord un scandale universel. L’écrivain Pierre Jourde, lui aussi confronté à l’hostilité d’anonymes dont il avait fait ses personnages, énonce ce dilemme dans * La Première Pierre (paru chez Gallimard en 2013) : * « Tu ne devrais pas écrire tout ça, à cause des risques que tu fais courir à ceux que tu nommes. En même temps, il faut bien que les choses soient dites. »”*