France Culture
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Alors que le jubilé de la Schaubühne n’a guère intéressé que Brigitte Salino dans Le Monde , je vous avais narré hier ses folles nuits berlinoises, le cinquantenaire de James Bond passionne la presse, et nombreux sont les journaux qui, à la veille de la sortie d’une nouvelle bonderie, le Skyfall de Sam Mendes, célèbrent l’anniversaire de 007, le premier film de la série, James Bond contre Dr No étant sorti en 1962. Ainsi de Technikart , avec cette question en couverture, qui annonce un dossier de 8 pages : « James Bond est-il encore regardable ? » “Qu’est-ce qu’un fan de Bond ? , s’interroge le chef de rubrique cinéma du mensuel, Léonard Haddad. Quelqu’un qui a passé sa vie à voir, revoir et aimer passionnément les films de la saga, tout en les trouvant tous un petit peu nuls, à la recherche d’une émotion et d’un temps perdus dont la lucidité nous force à reconnaître qu’ils n’ont jamais vraiment existés. […] La déception Sisyphesque serait la règle , poursuit-il*, et la satisfaction du désir bondien, la rarissime exception. […] Au fil des vingt-deux – presque vingt-trois films – de la série vus en direct ou en différé, il est arrivé qu’un petit bout du puzzle soit à la bonne place, mais l’ensemble reste un bordel sans nom, jamais tout à fait réussi, jamais tout à fait accompli. James Bond est une idée, une promesse, un fantasme inassouvi, une quête perpétuellement mise en échec, non seulement pour les spectateurs, mais aussi pour les producteurs et les metteurs en scène concernés, obsédés par la question de ce que * doit* être un Bond et de ce que * pourrait* être un bon Bond. […] Selon nos calculs* , estime Léonard Haddad*, comme vrai grand « James Bond », il y aurait donc * Goldfinger*, et puis c’est tout. Un. Sur vingt-deux. Et encore, même pas un « James Bond » absolu, puisqu’il est le dernier film de la série à ne pas avoir été tourné en Panavision ou en Scope. Comme quoi, il y a toujours un truc qui cloche – et c’est aussi pour cela que cette série diffuse ce parfum d’obsession.”*

Le Figaro a pris l’affaire très au sérieux, rassemblant quelques éminents obsédés de 007 pour décrypter le mythe. Bond passe ainsi sur le divan du psychanalyste Serge Hefez, qui y voit “une sorte de Don Juan qui entretient un rapport addictif à la violence, à l’action, à l’alcool, aux femmes et aux cigarettes” , tout en invalidant son analyse par la citation d’un propos de Roger Moore concernant la psychologie de 007 : « La psychologie de James Bond ? Eh bien, parfois, il porte un smoking blanc et parfois il en porte un noir ! » Alexandre Adler applique la géopolitique à la saga bondienne, ou comment, “au crépuscule déjà bien engagé de la puissance britannique un cinéma anglais déjà largement racheté par Hollywood allait inventer le personnage du héros britannique tout-puissant” , pour finir, avec la fin de la guerre froide, par choisir comme modèle de son héros *“la solution Poutine avec Daniel Craig, voyou londonien à la trogne peu engageante. Il assassine dans les lavabos et torture à tour de bras. James Bond a peut-être trouvé un second souffle sadomasochiste, * estime le chroniqueur au Figaro , au moins tant que Vladimir Poutine sera là pour garantir le succès éventuel de son sosie d’outre-Manche.”

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Quant au sociologue Michel Maffesoli, il voit en Bond un « Gentleman totem » . “Le propre du mythe , écrit-il*, est qu’il resurgit, il réapparaît, comme une eau souterraine, une nappe phréatique invisible, mais qui sustente toute vie à la surface. Un mythe ne meurt pas, il perdure dans des versions différentes. James Bond appartient à un mythe récurrent, traversant, en mineur ou en majeur les époques, celui du plaisir d’être.*

C’est d’abord un nom propre, * « My name is Bond ! »C’est aussi l’adjectif qualificatif d’un « type » ambivalent : l’éternel jeune homme – juvénilité grâce à laquelle il symbolise la capacité de jouir de cette terre et de ses fruits. Mais aussi cruauté, celle d’un individu fort, musclé, n’ayant pas peur de la mort et capable de la donner. * Live and Let Die ( Vivre et laisser mourir). N’est-ce point cela qu’implique son matricule * 007 : Licence to Kill. Redoutable permis de tuer qui est le propre de l’ange noir dans toutes les mythologies ! Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste des contes et légendes pour saisir qu’il s’agit là d’un des archétypes éternels qui, à certaines époques, reprend force et vigueur.*

C’est donc, pour reprendre une expression de Durkheim , poursuit le sociologue*, une figure emblématique, sorte de totem inconscient autour duquel s’opèrent les multiples agrégations sociales constituant la société. James Bond est multiple et, à l’image de la vie même, tout en fluidité et en perpétuel devenir. C’est un héros protéiforme cristallisant le héros qui sommeille en chacun : tout à la fois gentleman et vengeur capable d’assumer la part d’ombre inhérente à notre humaine nature.*

James Bond est classe en toutes circonstances , admire Michel Maffesoli *: il s’accommode, il est de ce monde-ci. Cette faculté qu’il a d’incarner le héros que chacun voudrait être se traduit d’ailleurs par le débat que provoque chaque sortie d’une nouvelle série de films ou de remake : * « Quel acteur va jouer le rôle ? » En ce sens, d’ailleurs, James Bond n’est pas un héros historique singulier, mais bien une figure archétypale. Traduisant non pas une qualité spécifique, inaccessible au commun des mortels, mais au contraire l’aspiration hédoniste renaissante. Aspiration à vivre ici et maintenant, tout de suite, à jouir des biens de cette terre. Que symbolisent les attributs du héros, non pas surnaturels, mais matériels (une voiture, un revolver), humains.

James Bond est un homme d’action, mais de l’action immédiate. Pour le meilleur et pour le pire, comme tout héros de conte, il n’a pas de posture morale. Posture tragique, qui va de pair avec la jubilation. La jouissance et le tragique avancent la main dans la main. Et son présentéisme de James Bond est une forme de sagesse s’employant à « homéopathiser » la mort, à s’accorder à l’intensité du moment vécu et, par là, à lutter contre l’angoisse du temps qui passe. Mais ce qu’il détruit est en même temps gage de création. C’est tout cela qui permet de comprendre que James Bond constitue une légende intemporelle en phase avec l’imaginaire social du moment. Les historiens rappellent que le propre du mythe est d’assurer la « reliance » : unir ce qui est épars. De ce point de vue, Bond porte un nom prédestiné : il fait « lien ».”