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Dans la série des revues de presse auxquelles vous auriez pu échapper., puisque c’est le temps des repentirs, nous devons avouer avoir honteusement passé sous silence une disparition, heureuse pour certains, tragique pour d’autres. Le faire-part en a été publié dans Le Nouvel Observateur en octobre, et c’est Fabrice Pliskin qui signait la nécrologie. “Elle s’en est allée , écrivait-il. Quoi ? La flûte à bec. Exclue des classes, paria des programmes scolaires, la flûte est morte, remplacée par le chant et le djembé, sans parler de la « percussion corporelle » que certains élèves ne craignent pas, hélas, de pratiquer sur le crâne du professeur. Depuis qu’elle ne stridule plus au collège, les ventes de flûte Yamaha sont passées de 150 000 pièces par an en 2008 à 60 000 en 2011. Dans le même temps, celles de la marque japonaise Aulos, distribuée en France par la société allemande Gewa, baissaient de 90%.

*La liquidation de la flûte remonte à 2008. Elle s’étend aujourd’hui presque partout en France. Paradoxalement, la catastrophe s’est produite sous le règne d’un ami des arts et des lettres, le président Sarkozy, Terminator malgré lui. Codicille du texte sur le socle commun de connaissances et de compétences (2006), le nouveau programme de l’enseignement musical pour le collège, en 2008, assassine la flûte, sans la nommer, au détour d’une phrase alambiquée : * « Cette [nouvelle] démarche ne peut justifier une pratique instrumentale développée pour elle seule et installée dans la durée et la régularité du temps scolaire. »

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Au collège, la flûte à bec était, pour ainsi dire, la lyre des derniers feux de la « pensée 68 » , estime le journaliste du Nouvel Observateur . La flûte est réaliste, elle demande l’impossible. Elle souffle un vent de révolution mirliton. En 1977 paraît le premier texte officiel sur l’éducation musicale depuis 1968. Il supprime le solfège au collège et entérine la massification de l’usage de la flûte d’étude. Ce texte, qui vise à démocratiser l’éducation artistique, est un fruit de la réforme Haby établissant le collège unique (1975), mais aussi du colloque d’Amiens de mars 1968, où chercheurs et hauts fonctionnaires, * « profondément troublés par l’inadaptation d’un système éducatif hérité du XIXe siècle », proclament * « l’urgence d’une rénovation éducative ». La flûte, c’est le privilège de la * « pratique instrumentale » pour tous. Solfège, piège à cons. Sous les pavés, la flûte. Car la flûte, comme le bonheur, est une idée neuve. Utopie à huit trous, elle incarne alors – pour le meilleur et pour le pire – une volonté antibourgeoise de décloisonnement social. Et puis la flûte vous a un air de déscolariser l’école, selon une formule soixante-huitarde. Ce roseau sifflant fait signe du côté des « Libres Enfants de Summerhill ». Cette largesse ne va pas sans couacs. * « De 1940 à 1974, 100% des enseignants de musique sortaient du lycée La Fontaine (Paris) où les exigences musicales étaient hautes, mais où ils étaient formés à tout, sauf à la flûte à bec*, explique Odile Tripier-Mondancin, maître de conférences en musicologie à l’IUFM Midi-Pyrénées. * Il y avait aussi les bivalents, ces professeurs qui enseignaient deux matières, par exemple, les mathématiques et la musique. »* De là, chez nos maîtres à flûter, une dommageable incompétence pour le doigté baroque, comme pour le doigté dit allemand, méthode venue de la pratique du pipeau et qui fait long feu. * « Parfois, pour certains profs, c’était un prétexte chronophage pour ne plus faire que de la flûte, une heure par semaine, au détriment du reste », déplore Vincent Maestracci, inspecteur général.

Adieu, chalumeaux du vivre et du souffler-ensemble. Pour les uns, ces flûtes douces à 3,50 euros furent du bois dont on fait les plus augustes démocraties. * « Les filles les ornent de pétales de roses ou de paillettes, les garçons les repeignent en noir ou les marquent au cutter », remarque Frédéric Platzer, agrégé de musique, auteur de * Musique au collège* (Belin) et professeur à Lambesc (Bouches-du-Rhône), où il continue à enseigner la flûte. Quant à ceux que débecquetait la flûte à bec, cette roturière, ils se frottent les mains et se débouchent enfin les oreilles : au diable, perçants pipeaux sopranos ! Pacotilles en plastique ABS d’un soviétisme à la française ! Aigres appareils idéologiques d’Etat !*

« La dimension progressiste de l’apprentissage laborieux de l’instrument s’efface*, résume Michèle Alten, maître de conférences en musicologie à la Sorbonne* , et il ne reste que l’image caricaturale de la contrainte imbécile imposée à tous pour de maigres résultats. »* De l’illusion lyrique à la flûte désenchantée. Si le silence de la flûte a une signification politique, c’est celle-ci* , conclut Fabrice Pliskin dans Le Nouvel Observateur : comme la Révolution française, Mai 68 est terminé.”

Autre nouvelle passée sous silence dans cette revue de presse, bonne pour les uns, consternante pour d’autres, ce n’est pas du pipeau : “Adapté au cinéma par Ang Lee en 2005, * Brokeback Mountain va devenir un opéra, a révélé le quotidien espagnol * El País*, * dans une brève reprise par Libération . Livret de la romancière américaine Annie Proulx, auteure de la nouvelle, et musique du compatriote Charles Wuorinen. Le compositeur sériel, né en * 1938, a * déjà adapté pour la scène Salman Rushdie ( Haroun et la mer des histoires*, 2001), ou Dylan Thomas * (A Winter’s Tale*, 1991). Annie Proulx ne semble pas avoir goûté l’œuvre d’Ang Lee, qui reçut l’oscar du meilleur réalisateur pour cette histoire d’amour entre deux cow-boys du Wyoming. * « Le film était romantique, l’opéra ne le sera pas », dit-elle, ajoutant que dans son adaptation, les femmes auront un rôle important. De son côté, le compositeur reproche au film d’avoir * « fait de la nature, une chose jolie et agréable », et affirme avoir privilégié dans sa partition * « un sentiment de danger et de mort ». La distribution n’est pas arrêtée, mais Jack Twist (Jake Gyllenhaal à l’écran) sera un ténor, et Ennis Del Mar (feu Heath Ledger) une basse-baryton. La création aura lieu en janvier 2014, au Teatro Real de Madrid, dont le directeur est le Belge Gérard Mortier.”

Allez, une dernière brève, en parlant de Belges. “Un orchestre, le Brussels Philharmonic, a joué [début novembre] en utilisant des tablettes tactiles à la place des partitions en papier , a-t-on appris dans Le Parisien . Sous la direction de Michel Tabachnik, les 92 musiciens ont interprété le * Boléro de Ravel et des extraits de Wagner les yeux rivés sur des tablettes Android fournies par Samsung. L’objectif de l’orchestre est de passer au tout-numérique. Avec plus d’une centaine de concerts donnés chaque année, il économiserait 25 000 €.”*

De quoi s’acheter 7 142 flûtes à bec, si nos calculs sont exacts…

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L'équipe

Antoine Guillot
Antoine Guillot
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
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