Salman Rushdie, octobre 2015
Salman Rushdie, octobre 2015
Salman Rushdie, octobre 2015 ©Sipa - EFE
Salman Rushdie, octobre 2015 ©Sipa - EFE
Salman Rushdie, octobre 2015 ©Sipa - EFE
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Résumé

La prime sur la tête de Salman Rushdie a encore augmenté en Iran ! L'écrivain n'est pas le seul à subir les foudres des ennemis de la pensée... Pourtant, en un lieu aussi improbable que Riyad et son très couru salon du livre se nichent d'étonnants espaces de liberté littéraire.

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“Vingt-sept ans après la fatwa édictée par l’ayatollah Khomeyni condamnant à mort Salman Rushdie pour Les Versets sataniques, jugés blasphématoires, 40 organes de presse iraniens ont annoncé [fin février] ajouter 600 000 dollars à la somme promise à celui qui assassinerait l’écrivain, a-t-on lu dans une brève du Monde. La prime passe ainsi à 3,9 millions de dollars. Vivant depuis 1989 sous haute protection, l’auteur britannique a fait l’objet d’une vingtaine de tentatives d’assassinat, et deux de ses traducteurs sont morts poignardés.”

Il y a bien des moyens de réduire un écrivain au silence

“Qui veut la peau des écrivains ?, s’interroge Julien Bisson dans son édito de Lire. Sans doute pas les mafieux corrompus et les tueurs en série détraqués [qu’on retrouve] au fil du numéro [d’avril du mensuel, consacré au] polar. Encore que : de Lermontov à García Lorca, de Marlowe à Pasolini, ils sont quelques génies des lettres à avoir péri de mort violente… Faut-il craindre pareil sort pour nos contemporains ? La menace gronde en tout cas comme jamais. Et il est temps, estime le rédacteur en chef de Lire, de sonner l’alarme. De protéger ceux qui voient leur vie inquiétée pour avoir osé porter la plume dans la plaie. Demandez à Salman Rushdie, [devenu] à son corps défendant l’homme qui vaut quatre millions. Il n’est, hélas, pas le seul à subir les foudres des ennemis de la pensée. Demandez à Kamel Daoud, menacé de mort pour apostasie par un imam salafiste en Algérie. Demandez à Roberto Saviano ou à Alaa el-Aswany, dont les sinistres gardes du corps nous rappellent à chaque fois qu’on les croise leur condition d’hommes traqués. Demandez aussi à la poétesse Chetana Thirthahalli, menacée de viol et d’attaque à l’acide pour avoir remis en cause l’emprise de la religion hindoue sur la société indienne. Menaces qui font suite à l’assassinat, il y a quelques mois, de l’historien M. M. Kalburgi, pour ses propos contre l’idolâtrie. Au Bangladesh, c’est une demi-douzaine d’intellectuels qui ont trouvé la mort l’an passé, tués à la machette ou au couteau, dans l’indifférence générale. L’intimidation, cela dit, n’a pas toujours besoin de la violence physique. Demandez à l’historien polonais Jan Tomasz Gross. Ce dernier est menacé par le gouvernement d’Andrzej Duda d’être déchu de l’Ordre du mérite. Son tort ? Avoir osé écrire, dans un ouvrage de 2001, Les Voisins, que la Pologne avait eu sa part de responsabilité dans les massacres antisémites durant la Seconde Guerre mondiale – une vérité « antipatriotique » que Varsovie préférerait mettre sous l’éteignoir. Il y a décidément bien des moyens de réduire un écrivain au silence”, conclut Julien Bisson.

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A Riyad, Adolf Hitler côtoie Simone de Beauvoir et Shimon Peres

Mais il y a aussi des lieux où on ne s’attendrait pas à ce que soit célébré la magie de l’écrit. Alors que Livre Paris voyait sa fréquentation drastiquement diminuer, Riyad organisait un salon du livre qui était “le rendez-vous de l’année” pour les éditeurs du monde arabe. “C'est en effet dans le royaume le plus puritain du Proche-Orient qu'ils réalisent leur plus gros chiffre d'affaires, bien plus qu'en Egypte (beaucoup plus peuplée mais trop illettrée) ou au Liban (plus cultivé mais moins peuplé), explique le correspondant du Monde à Beyrouth, Benjamin Barthe. « On avait l'habitude de dire : “L'Egypte écrit, le Liban publie et l'Irak lit”, explique sur son stand le Beyrouthin Bachar Chebaro, patron de la maison d'édition Difaf. Ce n'est plus le cas. L'Arabie saoudite est devenue le marché numéro un. Ses habitants sont de plus en plus cultivés, et ils ont de l'argent », ajoute-t-il en attrapant quatre romans de Patrick Modiano traduits en arabe, « dont quelques exemplaires sont déjà partis ». L'accès au salon, installé dans un gigantesque hall d'exposition, se fait par des rampes distinctes selon que l'on est un homme ou une femme, conformément aux préceptes wahhabites qui régissent la société saoudienne. A l'intérieur, l'espace dédicace et les postes de consultation informatiques respectent aussi ce principe de ségrégation. Mais dans les travées mêmes du salon, hommes et femmes déambulent côte à côte. Le stand de l'éditeur jordanien Al-Ahlia donne une bonne idée de l'éventail de livres disponibles. Le Mein Kampf, d'Adolf Hitler côtoie Le Deuxième Sexe, la bible des féministes, signée Simone de Beauvoir, et The New Middle East, récit des négociations d'Olso par Shimon Peres, l'ex-président israélien. Improbable trinité ! Les ouvrages des prédicateurs vedettes, comme le très fécond Aidh Al-Qarni, sont évidemment omniprésents. La tentative d'assassinat raté, début mars, aux Philippines, de ce cheikh aux douze millions d'abonnés sur Twitter avait causé un immense émoi dans le monde musulman.

Si la morale wahhabite tolère quelques écarts, la dynastie au pouvoir reste intouchable

Autre succès dans les allées du Salon de Riyad : les Mémoires des néoconservateurs américains, comme ceux de l'ancien vice-président Dick Cheney ou de l'ex-secrétaire d'Etat Condoleezza Rice. Même la pensée de gauche a sa place au salon. L'éditeur libanais Dar Al-Adab, qui s'en est fait une spécialité, propose l'œuvre quasi complète d'Elias Khoury et plusieurs titres de Sonallah Ibrahim, deux auteurs phares de la littérature arabe, dont les écrits contiennent souvent des passages érotiques. Longtemps mis à l'index pour des raisons politiques, les pavés d'Abdul Rahman Mounif, le géant des lettres saoudiennes, sont en bonne place, de même que d'autres œuvres qui écornent les tabous de la société saoudienne, comme celles de Turki Al-Hamad. Menace djihadiste oblige, la censure vise davantage, ces temps-ci, les partisans de l'islam politique : parmi eux, Salman Al-Awdah, un religieux saoudien proche des Frères musulmans, dont les essais d'interprétation du Coran ont été retirés il y a quelques mois de toutes les librairies du royaume. Il est tout aussi impossible de dénicher plusieurs études au parfum de soufre, comme After the Sheikhs, de l'universitaire britannique Christopher M. Davidson, qui développe la thèse d'un effondrement inéluctable des monarchies du Golfe. Si la morale wahhabite tolère quelques écarts, la dynastie au pouvoir reste intouchable.” Contrairement aux écrivains…