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Quand notre consœur en Dispute Brigitte Salino veut faire la fête, elle ne fait pas comme tout le monde, non, elle va carrément à Berlin. “Qu’est-ce qu’on fait, quand on a 50 ans ? , se demande-t-elle dans Le Monde . On met une boule tango, de la musique à fond, et on danse jusqu’au bout de la nuit. C’est ainsi que la Schaubühne a fêté son jubilé, vendredi 21 septembre * (oui, c’est la Schaubühne qui a 50 ans, pas Brigitte Salino…) Avec une « party » menée par la star de la troupe, Lars Eidinger, qui est aussi DJ , poursuit-elle. Posté sur une estrade, dans une salle décorée d’un rideau circulaire pailleté d’argent, cet acteur prodigieux jonglait avec un choix de musiques pop qu’il avait voulu très éclectique. Pendant ce temps, des citations défilaient sur un écran. Très éclectiques, elles aussi : * « Tout ce qui ne provoque pas ne peut pas être appelé art » (Marilyn Manson), * « Are you ready to fuck ? » (Uffie), ou Karl Lagerfeld : * « Qui porte un jogging a perdu tout contrôle de son corps. » Ceux qui dansaient ne demandaient pas mieux que de contredire le couturier. Ils sont restés jusqu’à 8 heures du matin, à fêter cinquante ans de révolutions d’une histoire unique en Europe.”

Après avoir fait la fête toute la nuit, Brigitte Salino retrouve le lendemain après-midi au bar du théâtre ”Jürgen Schitthelm, qui a fondé la Schaubühne, en 1962, et depuis en a assuré la direction, sans faillir” , et Thomas Ostermeier, directeur artistique depuis 1999*.* “Jürgen Schitthelm attendait , raconte-t-elle*. En jean. Presque aussi grand que Thomas Ostermeier, un mètre quatre-vingt-dix-huit. Quand ces deux-là se donnent l’accolade, on se sent frêle* , frémit notre consœur du Monde . Ils ont en commun un regard bleu tranchant et une pensée redoutablement précise mais le débit du plus jeune est aussi calme que celui de son aîné est rapide. * « Je suis heureux, mais remué », a commencé par dire Jürgen Schitthelm. * « Heureux du travail accompli, et remué parce que je vais quitter le théâtre samedi 29 septembre. Que ferai-je le lundi suivant, moi qui, pendant cinquante ans, suis venu tous les matins à 9 heures ? »

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Il y a cinquante ans, la Schaubühne n’était pas sur la Lehniner Platz, dans le quartier bourgeois de Charlottenburg, mais à Kreuzberg, dans une salle grise, à Hallesches Ufer, près du Mur. C’est là que, pour Jürgen Schitthelm, tout a commencé. Né en 1939, fils d’un banquier qui travaillait dans la partie Ouest de Berlin, mais vivait dans la partie Est, il a vite compris, quand le Mur a été érigé, en 1961, que son histoire ne collerait pas avec l’idéologie soviétique. Fasciné par les spectacles de Bertolt Brecht, il voulait suivre une école de théâtre. Les autorités lui ont répondu qu’il y avait assez d’acteurs, et qu’il devrait plutôt faire l’école d’officiers. * « Heureusement, rappelle Jürgen Schitthelm, * c’était dans les mois suivants la construction du Mur. La frontière entre Berlin-Est et Berlin-Ouest n’était pas encore infranchissable. J’ai pu partir. »* Avec une poignée d’amis, il décide de fonder un théâtre à Berlin, en allant contre la tendance générale. Au moment où les gens quittent la ville, à cause de la partition, ils choisissent de travailler là, précisément, plutôt que d’aller faire carrière dans une ville allemande « normale ». Ils seront donc à l’ombre du Mur, dont témoigne l’histoire de la Schaubühne. Passé le coup d’éclat de la fondation, saluée par toute la presse, la Schaubühne a connu sa première révolution quand Peter Stein et ses amis, le metteur en scène Klaus-Michael Grüber, les acteurs Bruno Ganz, Edith Clever, Jutta Lampe, Michael König…, sont venus à Berlin, et que Jürgen Schitthelm les a associés à son théâtre. Ils avaient 30 ans, ils s’étaient aguerris à Brême et Zurich, et ils voulaient « leur » théâtre, dont ils décidèrent qu’il serait collectif : même salaire pour tous, interdiction pour les comédiens de travailler ailleurs, décisions communes pour toute la marche du théâtre, du choix des pièces aux questions financières. Pour une révolution, c’en fut une. Même si, peu à peu, les règles collectives se sont délitées, et que Peter Stein s’est imposé comme le maître, cette re-fondation de la Schaubühne a fait accourir toute l’Europe à Berlin, pour voir les mises en scène de Peter Stein, de Klaus-Michael Grüber ou de Claus Peymann, l’actuel directeur du Berliner Ensemble, qui a décidé assez vite de faire cavalier seul et de quitter le collectif. Ainsi, dans les années 1970, la Schaubühne est devenu « le » théâtre, celui dont rêvaient nombre de metteurs en scène, comme Jean-Pierre Vincent, qui n’a jamais caché avoir reproduit l’expérience berlinois au Théâtre national de Strasbourg, de 1975 à 1983. Le succès fut tel qu’en 1981 la Ville de Berlin décida de donner à la troupe un nouveau bâtiment, celui de la Lehniner Platz, digne de son utopie. Laquelle, il faut le dire, s’est peu à peu engluée dans la dépression qui a gagné Berlin. Le temps des grandes luttes d’après 1968 s’était émoussé le caractère insulaire de la ville, qu’on ne pouvait quitter sans franchir de frontière, pesait sur les esprits. Quand Peter Stein, en * 1985, a * décidé de partir de la Schaubühne, une page s’est tournée.*

Il a fallu attendre quinze ans pour que s’opère une nouvelle révolution à la Schaubühne, avec l’arrivée de Thomas Ostermeier et de son théâtre où bat le pouls de la modernité en Europe. Quand Jürgen Schitthelm a vu ses premières mises en scène, dans des baraques de chantier installées devant le Deutscher Theater, il a compris qu’il avait là un homme de la trempe d’un grand directeur artistique, comme Peter Stein. Et il a eu raison : la Schaubühne a connu, à partir de 1999, une renaissance magnifique, dans Berlin réunifiée, et dans un contexte radicalement nouveau. * « Il y a une différence fondamentale entre l’époque de Peter Stein et la nôtre, dit Ostermeier. * Il n’y avait pas de chômage dans les années 1970. Ni de crise des valeurs comme aujourd’hui. » Et cela se sent, à la Schaubühne. Au départ, le metteur en scène et ses amis ont décidé, eux aussi, de travailler d’une manière collective : mêmes salaires, interdiction de faire du cinéma ou de la télévision. Avec le temps, le désir d’enfants et de famille, les règles sont tombées : les comédiens qui voulaient plus d’argent et une organisation plus souple du travail ont voté leur fin il y a deux ans. * « Je les comprends, mais, pour moi, c’est une catastrophe, dit Ostermeier. * Il faut tout réinventer. »* En faisant une autre révolution ? * « Oui. »* On peut faire confiance à son désir d’utopie : il est né en * 1968” , précise pour conclure Brigitte Salino.

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L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation