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Ce soir, en l’honneur de tous ceux qui craignent, avec l’élection du nouveau président, que leurs droits de succession soient considérablement alourdis, cette revue de presse va s’intéresser à quelques héritiers. Je vous avais annoncé ici même il y a plus de deux mois la mise en vente aux enchères d’une des quatre versions du Cri d’Edvard Munch. Eh bien c’est fait, la vente a eu lieu mercredi dernier, et l’œuvre culte est partie à presque 120 millions de dollars, un record. “Dix millions de dollars la minute : il n’a fallu que douze minutes à Tobias Meyer, qui tenait le marteau mercredi 2 mai chez Sotheby’s à New York, pour vendre * Le Cri d’Edvard Munch au prix de 119,92 millions de dollars (90,74 millions d’euros), frais inclus* , raconte Harry Bellet dans Le Monde . Record mondial , donc*, pour une œuvre proposée en vente publique. Le pastel, réalisé en 1895 et représentant un homme criant, les mains sur les oreilles, sur fond de ciel ensanglanté à Oslo, était la seule des quatre versions du * Cri* encore détenue par un particulier, l’homme d’affaires norvégien Petter Olsen * [voilà notre premier héritier, nous y viendrons…] Les trois autres sont dans des musées norvégiens et, comme * La Joconde en son temps, sont devenus mondialement célèbres quand deux d’entre eux furent volés, puis retrouvés. Plus qu’un tableau, c’est une image qui a fait l’objet d’innombrables livres, ou films. Elle a été déclinée sur des tasses, calendriers, tee-shirts et autres produits dérivés – on connaît même une version gonflable du personnage ! –, et elle est, selon Simon Shaw, responsable du département impressionnisme et art moderne de Sotheby’s * « l’une des rares images qui transcendent l’art et l’histoire pour atteindre la conscience internationale. »

Ils étaient sept enchérisseurs à se battre pour elle. Puis quatre. A 99 millions de dollars, ils ont marqué le pas, puis repris leur lutte, démente, mais assez spectaculaire pour que la salle applaudisse lorsque la barre des 100 millions fut franchie. L’acheteur ? La maison de vente est muette sur son identité. Le * New York Times cite trois noms possibles, celui du financier Leonard Blavatnik, du cofondateur de Microsoft Paul Allen, et – bien entendu – la famille royale du Qatar, coutumière de l’acquisition de tels trophées. Celui-ci est d’autant plus exceptionnel qu’il est resté depuis sa création dans la même famille, Petter Olsen la tenant de son père Thomas, voisin, ami puis protecteur de Munch, et que cette version est la seule à montrer, inscrit en lettres rouges sur son cadre, le poème l’ayant inspiré. Une œuvre qui, selon un marchand cité par le * New York Times*, anticipe les traumas du XXe siècle. Et ceux du XXIe, * note Harry Bellet*, car des cris, il y en avait jusque devant la façade de Sotheby’s, ceux que promenaient – en reproduction – et que poussaient – à plein poumons – les manutentionnaires de Sotheby’s en grève depuis des lustres.“*

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Valérie Duponchelle, du Figaro , s’est intéressée, quotidien patrimonial oblige, au vendeur du tableau, ce Petter Olsen qui, rappelle-t-elle, “fait l’événement chez Sotheby’s pour la deuxième fois. En février 2006, c’était à Londres, incognito, lors de la vente des huit Munch de son frère ainé, Fred Olsen. * Jour d’été, le tableau-phare de 1904-1908, fut alors adjugé 9 millions de livres à un courtier dans la confidence. Comme * Le Cri*, ces tableaux provenaient de la collection paternelle. Feu leur père, Thomas Olsen (1897-1969), mécène, ami et voisin de Munch à Avidsen, dans le fjord Kristiania, finança à la fin des années 1930 le rachat de nombreux tableaux du Norvégien que les nazis avaient pris dans les collections allemandes et promis au bûcher de l’« art dégénéré ». Comme le rappelait jeudi matin Petter Olsen à la presse suédoise, * Le Cri* trônait dans le salon familial aux côtés du portrait de leur mère par ce maître de l’angoisse et de l’amour douloureux. Les deux frères ne se ressemblent pas et ne se goûtent guère. Fred, l’armateur qui a hérité des affaires, est haut, sec, mâchoires serrées comme un pasteur avant le prêche. Petter, son cadet, est rond, porte un badge écolo et revendique une certaine bohême mâtinée de business. La revanche du puîné ?“* , s’interroge pour finir Le Figaro .

Mais toutes les histoires d’héritage ne se terminent pas ainsi par une revanche et un record, loin de là. “C’est une histoire dont les trois protagonistes principaux sont morts, mais qui empoisonne les vivants , et que raconte Yves Jaeglé dans Le Parisien . D’abord, un aigle empaillé. Ensuite, l’un des plus grands artistes américains du XXe siècle, maître du pop art, Robert Rauschenberg (1925-2008), grand prix à la Biennale de Venise 1964 pour son œuvre * Canyon, qui mélange peinture, collages et… cet aigle noir empaillé. Le peintre, dont la grand-mère était une Indienne Cherokee, a beaucoup joué de ces symboles animaliers. L’aigle est aussi l’emblème national américain. La troisième protagoniste de l’affaire s’appelle Ileana Sonnabend. Elle est la galeriste de l’artiste, l’une des plus grandes collectionneuses de son temps, qui possédait le tableau * Canyon*. Lorsqu’elle meurt en 2007, à 92 ans, ses enfants héritent de ses Warhol, Lichtenstein, Rauschenberg et De Kooning, entre autres. C’est là que les ennuis commencent. Aux Etats-Unis, depuis 1940, une loi interdit la vente ou la sortie du territoire d’un aigle, même naturalisé. Si * Canyon* a été souvent présenté en Europe, le tableau est immobilisé aux Etats-Unis depuis 1981, les agents des services de protection de la faune interdisant sa sortie, tout en autorisant la collectionneuse à le conserver. En effet, l’artiste a déclaré avoir reçu l’aigle empaillé d’un voisin, avant la loi de 1940… Le tableau n’est prêté qu’à des musées américains.*

Puisque leur drôle d’oiseau est légalement invendable, les héritiers Sonnabend avaient donc estimé qu’il n’avait aucune valeur financière. Et ne l’ont donc pas inclus dans l’héritage sur lequel ils doivent payer des droits de succession. Mais récemment, comme le révèle la revue américaine * Artnews, le fisc américain a estimé que cette œuvre d’une star du marché de l’art valait 65 millions de dollars (50 millions d’euros), et réclame donc 29 millions de dollars (22 millions d’euros) supplémentaires aux héritiers, leur infligeant en sus une amende de près de 12 millions. Ces derniers doivent payer pour le rapace, mais ne peuvent pas le vendre. Ils vont y laisser des plumes…“ * C’est parfois dur, d’être héritier !