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Mettre du théâtre dans l'entreprise ? En ce moment, ce sont plutôt les industriels qui s'intéressent aux théâtres, et les rachètent à tour de bras. Mais que diable ces « capitalistes » viennent-ils faire sur les planches ? Incongrue, l’alliance du théâtre et de l’entreprise ?Marie Soyeux, dans La Croix , s’est intéressée à l’organisme « Théâtre à la carte », qui propose aux entreprises de jouer pour libérer la parole, autour de thèmes comme* “la prévention des risques psychosociaux, le handicap ou encore les performances commerciales. * « Le jeu des comédiens est réaliste et non porteur de jugement, afin de favoriser l’identification avec les personnages*, explique l’organisme. * Une approche plus caricaturale et humoristique permet d’aborder des sujets lourds, comme l’épuisement professionnel et de mettre à distance des tensions très fortes. » […] Cent spectacles « prêts-à-jouer », [comme] * Sel, poivre et compétences, [qui] aborde avec humour et tact la place des seniors, [ou, à] l’opposé, une saynète consacrée à la « génération Y » [qui] met aux prises un cadre de 40 ans avec son jeune collaborateur. […] Ces saynètes peuvent aussi être interactives. Les professionnels sont alors interpellés pendant une scène. Comment sortir le personnage de l’impasse ? Où se situe la maladresse ? A l’issue du débat, les comédiens rejouent la scène selon les suggestions du public. […] L’organisme, regroupant 150 artistes – scénaristes, acteurs ou réalisateurs –, propose aussi la création de contenus pédagogiques et artistiques sur mesure, pour évoquer les spécificités d’un milieu ou d’une situation.” *

"Le théâtre est le dernier carré où s’incarne l’abstraction vivante." ** Spécificité d’un milieu… L’organisme qui veut mettre du théâtre dans l’entreprise pourrait mettre à son programme Les Industriels, les Saltimbanques et le Rideau rouge, le titre de l’étonnante pièce qui se joue dans le petit monde du théâtre privé parisien. Car , relève Dominique Nora dans une enquête de L’Obs titrée *« Main basse sur les théâtres », il rôde autour des plateaux d’étranges investisseurs : milliardaires, industriels… et même magnats de la télévision ! François Pinault avait ouvert le bal, dès 2000, en reprenant le Théâtre Marigny, essentiellement pour les beaux yeux de Robert Hossein. Or, les pertes qu’il y a subies et les lourds travaux qu’il doit à présent assumer n’ont pas découragé ses pairs. Arnaud Lagardère a repris les Folies-Bergère en 2011 puis le Casino de Paris en 2014, Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac), le Comedia en 2013, Jacques-Antoine Granjon (vente-privée) le Théâtre de Paris en 2013 et la Michodière en 2014. Sans oublier les filiales Universal Music de Vincent Bolloré, ou TF1 de Martin Bouygues, à l’affut de grandes salles de spectacle dans la capitale. Tous veulent continuer leurs emplettes. D’où une inflation sur le prix de cession des baux, passé de 3 000 euros le fauteuil il y a cinq ans à plus de 8 000 pour les grandes jauges. Et l’inquiétude du milieu : Bernard Murat, président du Syndicat national des Directeurs et Tourneurs du Théâtre Privé, espère que ces outsiders auront à cœur de préserver l’authenticité du métier : * « Dans notre société où l’on est étouffé par les images, le théâtre reste un lieu unique, créateur d’émotions en direct. Le dernier carré où s’incarne l’abstraction vivante. »

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Mais que diable ces « capitalistes » viennent-ils faire sur les planches ?” * L’enquête fournie de Dominique Nora évoque d’abord des patrons de théâtre aussi vieillissants que leurs salles, et une activité économiquement aléatoire. « Sur la soixantaine de théâtres privés parisiens, seule une quinzaine marche bien ou très bien pour cette première partie de saison », selon Bernard Murat. Du coup, * « une dizaine de salles pourraient encore changer de main dans les deux ans qui viennent », pronostique Richard Caillat, le producteur de spectacles associé à Jacques-Antoine Granjon et au metteur en scène Stéphane Hillel pour la reprise des trois salles du Théâtre de Paris et de la Michodière. Les prochaines transactions ? La rumeur cite le Gymnase, Montparnasse, l’œuvre… Et même le Théâtre de la Madeleine ou celui de la Porte-Saint-Martin, gérés par Jean-Claude Dumas, 76 ans. […] Même Bernard Murat, 73 ans, ancien trotskiste, devenu le parrain du milieu grâce à sa gestion habile du Théâtre Edouard-VII et son rôle syndical, finira par passer la main. Au roi du luxe Bernard Arnault, que l’on dit intéressé ? * « Edouard-VII n’est pas à vendre, se récrie Murat. * J’aime passionnément ce métier, et je déteste l’idée de prendre ma retraite. »* Il a pourtant déjà discuté, en 2012, avec Arnaud Lagardère, sans conclure. * « Si on lui proposait 15 millions d’euros et un deal pour rester directeur quelques années, il céderait », croit savoir un confrère. La profession se demande d’ailleurs si Murat, dont le mandat expire dans quelques semaines, souhaite conserver la présidence du syndicat.”

L’humour et les variétés vont-ils supplanter le théâtre ? L’enquête de L’Obs montre ensuite combien les patrons d’entreprises voient ces théâtres aussi bien comme des danseuses, flatteuses pour leur image, que comme un *« marché porteur ». * Cependant, observe Dominique Nora, “les industriels n’ont pas prouvé la supériorité de leur modèle. […] Pour produire, il n’y a pas de recette : * « Vente-privée s’est heurté au principe de réalité, constate un directeur. * Ils ont fait un carton avec Nos Femmes , mais se plantent avec Kinship. * Ce n’est pas parce qu’on peut envoyer 13 millions de mail qu’on remplit les salles il faut aussi que la pièce soit bonne ! » […] Le danger principal [de cet afflux de capitalistes, craignent certains,] porte sur la programmation : l’humour et les variétés, qui ont le vent en poupe, vont-ils supplanter le théâtre ? Lacharrière a retiré de l’Association pour le Soutien du Théâtre privé [qui regroupe 54 salles parisiennes] le Comedia, qui est davantage un music-hall qu’un théâtre. Marigny, où Pinault n’a pas vocation à s’éterniser après sa réouverture en 2017, subira-t-il le même sort ? * « On sera très vigilants pour que cette salle mythique, qui a vu naître la compagnie Renaud-Barrault, ne soit pas retirée au théâtre ! », prévient Bernard Murat. Sur cette pièce-là, le rideau n’est pas près de retomber.”

Références

L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation