"Nina", le biopic de Nina Simone qui fait polémique - © Ealing Studios
"Nina", le biopic de Nina Simone qui fait polémique - © Ealing Studios
"Nina", le biopic de Nina Simone qui fait polémique - © Ealing Studios
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Résumé

En incarnant Nina Simone à l'écran, l'actrice Zoe Saldana provoque de vigoureuses protestations, où, après la polémique sur les Oscars "so white", resurgissent les dénonciations du "whitewashing" hollywoodien. Jusqu'où faut-il pousser la "fidélité identitaire" à l'écran ?

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“Il y a un nouveau propriétaire au Parisien-Aujourd’hui en France depuis l’an dernier, Bernard Arnault, et il n’est apparemment pas question pour la direction de la rédaction de se fâcher avec lui, note une brève de Libération. Dans un communiqué, les syndicats s’alarment de la censure du film Merci Patron, sévère critique de LVMH, l’entreprise du milliardaire. Le long métrage de François Ruffin [sorti le 24 février, et qui a dépassé les 100 000 entrées en salles] n’a pas été mentionné dans le journal. D’après l’intersyndicale, « ordre a été donné au service culture-spectacle de ne pas le chroniquer, fût-ce en dix lignes. De même a été repoussée une proposition du service politique sur le buzz suscité à gauche par le film ». Les représentants du personnel ont été reçus par le directeur de la rédaction, Stéphane Albouy, qui a dit, selon eux, « assumer » cette décision. Contactée par Libé, la direction de la rédaction n’était pas joignable.”

Blackface

Mis à part ça, ce sont encore et toujours des questions de couleurs de peau qui font polémique dans le cinéma. On a ainsi appris dans Le Parisien, là l’info n’a pas été censurée, que “l’acteur britannique Joseph Fiennes, et il en est le premier étonné, tiendra le rôle de Michael Jackson dans Elisabeth, Michael et Marlon. Le film imagine la fuite du chanteur, d’Elisabeth Taylor et de Marlon Brando après les attentats du 11 Septembre. Le choix d’un acteur blanc pour incarner la star afro-américaine fait déjà grincer des dents. « Je suis un type blanc, londonien, issu de la classe moyenne… Je suis aussi choqué que vous », a-t-il déclaré dans l’émission « Entertainment Tonight ».” Si le projet est mené à terme, on imagine que Fiennes recevra quelques messages incendiaires sur les réseaux sociaux, comme ceux concernant une autre idole afro-américaine : “« Merci de ne plus prononcer le nom de Nina Simone, ni te prendre pour elle. » Voici en substance, relevé par Télérama, le message envoyé sur Twitter par la famille de la chanteuse à l’actrice Zoe Saldana, qui l’incarne dans un biopic réalisé par Cynthia Mort. Si elle suscite la controverse, ce n’est pas à cause de sa prestation mais… de sa couleur de peau. Zoe Saldana, Américaine d’origine latino, a dû foncer son teint et porter des prothèses à l’écran.” “Dès la diffusion de la bande-annonce, rapportent Guillaume Gendron et Johanna Luyssen dans Libération, ont fusé les accusations de « blackface », terme désignant la pratique qui consiste à se grimer en Noir, héritée des spectacles racistes de minstrels, où des danseurs blancs se couvraient le visage de cirage pour parodier et humilier les Noirs. […] Au gré des interviews, Saldana dit se considérer comme Noire et/ou « Latina ». Au micro de la chaîne afro-américaine BET, elle explique que « les “personnes de couleur” n’existent pas dans la réalité », épuisée de devoir se justifier sur son identité. […]

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Whitewashing

Comment expliquer la colère suscitée par cette image ? Premier reproche : le recours au blackface, a fortiori ici, puisqu’il s’agit d’évoquer la figure d’une femme dont le combat politique portait précisément sur la question noire, et notamment le « collorisme », c’est-à-dire la stigmatisation historique des femmes à la peau la plus sombre, y compris au sein de la communauté noire, thème abordé par Simone dans la chanson Four Women. D’autres critiques portent sur la méconnaissance supposée de la production et de la réalisatrice (blanche), Cynthia Mort, du sujet même du film, propice à engendrer ce type de maladresses. « Prendre une femme qui n’a pas les cheveux de type 4 [C’est-à-dire crépus, traduit Libération] et qui n’a pas la même couleur de peau que Nina Simone pour interpréter son rôle, c’est une façon de dire que tous les Noirs se ressemblent », commente Rachel, militante afroféministe. « Ce sont toujours des gens plus clairs qui interprètent des gens plus typés, affirme de son côté la militante et journaliste Rokhaya Diallo. Depardieu qui incarne Alexandre Dumas, Lambert Wilson grimé en roi du Siam dans Le Roi et Moi… sous prétexte qu’ils sont plus bankables. A l’inverse, difficile de trouver un personnage non fictif blanc interprété par un non-Blanc. En ce qui concerne la polémique Nina Simone, c’est d’autant plus injuste qu’on sait par ailleurs que les actrices à la peau foncée ont plus de difficultés que les autres à trouver des rôles dans des grosses productions. » Le phénomène porte le nom de whitewashing (blanchiment) aux Etats-Unis. […] Ces questionnements dépassent [d’ailleurs] les origines ethniques et s’étendent à l’identité sexuelle et au genre des personnages interprétés. Une réflexion qui secoue la tradition transformiste et le diktat du mimétisme à Hollywood, où postiches et corps malmenés se matérialisent bien souvent en nomination aux oscars. Ainsi, se demande-t-on désormais, est-ce qu’un acteur cis-hétéro peut incarner un homosexuel ou un transsexuel (comme dans le récent The Danish Girl) ? Où placer le curseur de la « fidélité identitaire », alors que le métier d’acteur consiste justement à endosser et simuler diverses identités, lesquelles ne sont pas nécessairement (et heureusement) figées ? Dans une société sensible comme jamais à ces problématiques (le New York Times publiait à la fin de l’année un essai intitulé 2015, l’année où nous sommes tous devenus obsédés par l’identité), l’équilibre entre liberté d’interprétation et éthique de la représentation reste un enjeu explosif. Alors que les derniers oscars ont remis au jour le déficit d’opportunités dont souffrent les minorités dans le cinéma, le fait qu’un des rares grands rôles de femme à la peau ébène échappe aux actrices naturellement désignées pour l’incarner est un indice de l’inégalité des forces en jeu, et du chemin qu’il reste à parcourir.”