Mozart (Tom Hulce) et Salieri (F. Murray Abraham) dans "Amadeus" de Milos Forman - Warner Bros. France
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Résumé

Ou comment la découverte du manuscrit d'une cantate cosignée par les deux compositeurs réécrit l'histoire de la musique.

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“C’est une découverte presque fortuite, dans une maison de Greenwich, Connecticut, que rapporte Diapason : un expert en antiquités venu évaluer la valeur de quelques objets et tableaux de la demeure a été attiré par un manuscrit gardé derrière une vitre, que ce passionné de Beethoven a immédiatement attribué à son idole – ce que l’œil aiguisé d’un musicologue a confirmé. Il s’agissait de l’esquisse, corrigée en rouge de la main du compositeur, de König Stephan, l’Opus 117 du maître : une œuvre de circonstance, composée en 1811 à la mémoire du roi Etienne 1er de Hongrie, riche de neuf parties chantées mais dont on ne joue guère que l’Ouverture. Le manuscrit a été acquis aux enchères par un antiquaire allemand pour cent mille dollars.”

Ennemi juré...

Mais c’est un autre manuscrit qui agite ces jours-ci le petit monde de la musicologie. Pas bien épais : trente-six “mesures, [mais] signées Wolfgang Amadeus Mozart, dans la partition de la cantate Per la ricuperata salute di Ofelia, composée en 1785 pour fêter la guérison de la chanteuse Nancy Storace. Trente-six mesures qui, depuis plusieurs semaines, bénéficient d’un éclairage médiatique soudain, relate Thierry Hillériteau dans Le Figaro. Car cette œuvre, que l’on croyait perdue et dont l’existence était mise en doute par certains – car elle ne figurait pas au catalogue que le compositeur avait lui-même établi à partir de 1784, on ne la connaissait que par des publicités d’un marchand de musique de l’époque –, vient de refaire surface. C’est un jeune compositeur allemand, Timo Jouko Herrmann, qui a mis la main dessus par hasard il y a un mois, en faisant des recherches au Musée national de la musique de Prague. […] Relatée dès le 10 janvier dans la Schwäbische Zeitung, un journal régional allemand, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans le milieu classique, relayée par la Fondation internationale Mozarteum de Salzbourg (qui gère la maison natale de Mozart et centralise une grande partie des recherches sur le compositeur). Jusqu’à son officialisation le 12 février dernier par la directrice du musée praguois, qui a annoncé que la partition serait dévoilée au public [quatre jours plus tard] lors d’une conférence de presse. Ce n’est pas la première fois qu’une partition perdue de Mozart est retrouvée. « Et ce ne sera pas la dernière, tant Mozart fut actif dans toute l’Europe », assure le musicologue et metteur en scène Ivan A. Alexandre, qui travaille actuellement à la trilogie Da Ponte pour le festival de Drottningholm, en Suède. Seulement cette cantate jouit d’une aura particulière. Elle n’est pas l’œuvre d’un seul compositeur, mais de trois. Et aux côtés de la signature de Mozart et de celle d’un certain Cornetti (il pourrait s’agir d’un ténor et professeur de chant, Alessandro Cornetti), figure un nom pour le moins surprenant : celui d’Antonio Salieri. Comment celui que l’on donne pour le plus grand rival de Mozart, qui selon la légende aurait même empoisonné l’auteur du Requiem (une rumeur due à une déclaration de Salieri lui-même, prononcée dans un accès de folie et sur laquelle il reviendra plus tard), a-t-il pu travailler avec son ennemi juré ? […]

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... ou ange expiatoire ?

Cette cantate « pour la santé retrouvée d’Ophélie » semble avant toute chose destinée à annoncer la création prochaine de La Grotta di Trofonio de Salieri. Opéra dans lequel Storace joue le rôle d’Ophélie et dont la création, prévue pour juin 1785, avait dû être repoussée jusqu’au rétablissement de la chanteuse. Plutôt ironique d’imaginer que Mozart ait pu collaborer à faire la publicité de Salieri… La rivalité entre les deux compositeurs à cette époque ne fait aucun doute. « Voyez les guerres de succession à la tête des institutions culturelles parisiennes. Imaginez ce que ça pouvait être à Vienne à l’époque. Une ville où règne une telle émulation, où le Singspiel et le théâtre italien se font la guerre. Comment deux artistes aussi talentueux, deux personnalités si fortes, pouvaient-ils ne pas être rivaux ? » Mais la rivalité n’est pas la haine. Et n’empêche pas de collaborer, « surtout pour des pièces à la demande ou d’atelier ». Pour le musicologue, en dépit de la légende bâtie tout au long des XIXe et XXe siècles autour de Mozart et Salieri, les deux hommes avaient forcément de l’estime l’un envers l’autre. « Sinon, Mozart n’aurait pas pompé une large partie de La Grotta [di Trofonio de Salieri] dans son Don Giovanni. Et Salieri n’aurait pas repris Les Noces de Figaro en 1788. » De même, comment imaginer que Constance ait pu confier l’éducation musicale de ses enfants à Salieri après la mort de Mozart, si les deux hommes s’étaient détestés ? Comment cette rivalité fraternelle s’est-elle transformée en haine sanguinaire ? « Les seuls signes de friction que l’on perçoit dans les correspondances de Mozart datent d’avant 1784. Et on sent bien qu’ils sont uniquement destinés à faire plaisir à Léopold, le père de Wolfgang, dont la paranoïa a sans doute alimenté le début du mythe de l’inimitié entre les deux musiciens », analyse Alexandre. Le XIXe siècle, qui porta Mozart aux nues, au point de devoir trouver à ce nouveau saint un ange expiatoire, fera le reste. Pouchkine est passé par là. Rimsky-Korsakov également, suivi par Peter Shaffer et Milos Forman qui fera de la pièce de ce dernier Amadeus le succès du septième art que l’on connaît. Salieri a-t-il une chance de sortir de son purgatoire ? Le grand public mettra-t-il encore longtemps à se souvenir que ce maître compositeur forma, entre autres élèves, Beethoven, Schubert, Liszt ? La présente cantate aidera peut-être à faire comprendre que Mozart a sans doute involontairement tué Salieri, bien plus que ce dernier assassina Mozart. Pour le reste, on ne pariera pas qu’elle changera la face du monde mozartien : « Ce n’est pas comme si on venait de retrouver, caché dans le placard d’un descendant de Süssmayr, la fin du Requiem ! », conclut Ivan A. Alexandre.” Au rythme actuel des découvertes en mozartologie, gageons que ça ne saurait tarder…