Illustration de l'édition originale des "Aventures de Huckleberry Finn"
Illustration de l'édition originale des "Aventures de Huckleberry Finn" - Edward Winsor Kemble
Illustration de l'édition originale des "Aventures de Huckleberry Finn" - Edward Winsor Kemble
Illustration de l'édition originale des "Aventures de Huckleberry Finn" - Edward Winsor Kemble
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Des libraires disparus et retrouvés, des livres retirés des lycées, des blogueuses enthousiastes pour défendre ce qu'elles lisent, et un auteur prêt à tout pour venger ce qu'il écrit : petit état des lieux du monde littéraire d'aujourd'hui.

On s’en doutait un peu : “les libraires disparus de Hongkong (dont on avait parlé ici il y a un mois) sont détenus en Chine, nous apprend Arnaud Vaulerin dans une brève de Libération. Le département de la sécurité publique de Guangdong a confirmé [le 4 février] qu’il détenait Lui Por, Cheung Chi Ping et Lam Wing Kee, trois des cinq libraires de Hongkong dont l’enlèvement a jeté dans la rue des milliers de Hongkongais redoutant la reprise en main de Pékin sur l’ancienne colonie britannique. Dans le courrier adressé à la police de Hongkong qui demandait des précisions, le département de la Sécurité indique que les trois hommes sont soupçonnés d’être « impliqués dans des activités illégales sur le continent » en rapport avec une « affaire liée à un certain Gui ». Il s’agit de Gui Minhai, copropriétaire de la maison d’édition Mighty Current et de la librairie Causeway Bay Books à Hongkong. Le 19 janvier, trois mois après avoir disparu en Thaïlande, Gui Minhai était apparu en pleurs à la télé chinoise pour une confession-autocritique.” 

Tabous littéraires

Qu’on se rassure, en général, la censure littéraire reste beaucoup plus classique. “Le ministère israélien de l’Education, nous a appris début janvier une autre brève de Libération, a provoqué un tollé en écartant du programme des lycées un livre de Dorit Rabinyan, Haie (Geder Haya), histoire d’amour entre une Israélienne et un Palestinien. Amos Oz, grand nom de la littérature, a ironisé dans le journal Yedioth Ahronoth, disant qu’il faudrait mettre la Bible, encore plus subversive, au ban des études.” Egalement écarté des études, cette fois aux Etats-Unis, Les Aventures de Huckleberry Finn. “Le roman phare de Mark Twain, lit-on dans Lire, s’est vu retiré du programme de littérature d’une classe de lycée, en Pennsylvanie. En cause ? L’utilisation répétée du mot « nigger », tabou s’il en est aux Etats-Unis. L’ouvrage n’en est pas à sa première polémique : en 2011, une réédition avait proposé de remplacer toutes les occurrences du terme par le mot « slave », provoquant un autre tollé. Ironie de l’affaire : lors de sa publication, en 1885, le roman avait déjà rencontré la censure, certains critiques jugeant trop subversive l’amitié entre Huck et l’esclave en fuite Jim…” 

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"Salut tout le monde !", la critique littéraire 2.0

Autres temps, autres censures… Autres pratiques critiques, aussi. Ce n’est pas pour vous ringardiser, chers critiques de la presse écrite, mais aujourd’hui, la nouvelle mode de la chronique littéraire, c’est BookTube, une série de blogs vidéo diffusés sur YouTube par de jeunes lecteurs pour partager leurs derniers coups de cœur. “Le « booktubeur », nous explique Estelle Lenartowicz dans le magazine Lire, est un jeune addict aux livres, comme le geek peut l’être aux jeux vidéo. Presque toujours une fille, la vingtaine, vive et enthousiaste, qui ne se contente plus d’écrire sur son blog, mais parle bouquins en vidéo. Un travail soigné, réjoui, efficace, qui pousse à la lecture des centaines de milliers d’adolescents abonnés à ces chaînes YouTube. Le format est court : quelques minutes pour quelques livres. Dévorés et régurgités sur Internet au rythme régulier d’une ou deux vidéos par semaine. « Salut tout le monde ! Je vous retrouve dans une nouvelle vidéo pour un point lecture ! » Les filles (petits bijoux, sourires, grimaces, lookées, maquillées, bouclées, défrisées) monologuent face caméra, s’amusent, digressent, racontent un peu leur vie – et parlent littérature. En fond, une bibliothèque aux tranches multicolores. Leur chambre. Une plante ou un nounours. Les vidéos sont très bien faites. Il faut simplement s’habituer au jargon anglophone qui parsème chaque clip. Il y a le « book haul » (présentation d’une pile de livres de retour du shopping), le « unboxing » (déballage en direct d’un colis de bouquins), le « swap » (échange de colis entre booktubeurs), le « bookshelf tour » (présentation de sa bibliothèque), le « read-a-thon » (marathon de lecture) ou les « pretty shines » (livres à belles tranches)… De quoi ça parle ? De livres, mais pas de Marivaux. Des ouvrages pour ados et jeunes adultes : romances, thrillers, heroic fantasy, science-fiction, dystopies… Autrement dit : Nos étoiles contraires, de John Green, Delirium, de Lauren Oliver, Dragon de glace, de George R. R. Martin, Divergente, de Veronica Roth ou le célèbre Hunger Games de Suzanne Collins… Des dizaines de milliers de pages que les jeunes tournent avec cette passion folle qu’on leur reproche tellement lorsqu’il s’agit de jeux vidéo. On doit même à la booktubeuse bilingue Fairy Neverland la publication en français d’Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, dont elle avait vanté la version originale. D’autres expliquent comment lire sous la douche ou the book hangover (la gueule de bois livresque : comment survivre à la fin d’un livre ?).” 

Auteur frappeur

Il faudrait rajouter une rubrique « comment survivre à la critique d’un livre ? »… “Richard Brittain, 28 ans, auteur autoédité de The World Rose sur Amazon, n'a pas apprécié un commentaire d'une certaine Paige Rolland, 18 ans, raconte une brève du Magazine Littéraire. « En tant que lectrice, écrivait-elle, je me suis ennuyée à me taper la tête contre les murs [...] je suis consternée que quiconque puisse penser que ces pages sont dignes d'être mises en vente. » Et d'ajouter : « Une prose beaucoup trop prétentieuse, qui révèle trop de choses, et un personnage principal que je déteste déjà. » À la lecture de ces lignes, le sang de Richard Brittain ne fait qu'un tour. Il traque alors la jeune femme sur Facebook, trouve son adresse et son lieu de travail. Le 3 octobre 2014, après avoir parcouru 800 km, il se rend dans le magasin où Paige Rolland est employée, à Glenrothes, au nord de Glasgow. Tandis qu'elle est occupée au rayon céréales, il la surprend par derrière et sans un mot lui éclate une bouteille de vin sur la tête. L'affaire vient d'être jugée, la peine n’a pas encore été prononcée.” La critique littéraire, amateure ou professionnelle, reste un métier à risque… 

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