France Culture
France Culture
Publicité
En savoir plus

Ours d'or à Berlin mais interdit dans son pays, prix de la mise en scène à Cannes et possible Oscar du meilleur film étranger mais considéré comme "antirusse" par son gouvernement, Jafar Panahi et Andreï Zviagintsev ont autant de succès à l'étranger qu'ils dérangent dans leur pays. “Embarras ? Indifférence ? Les autorités iraniennes , notent Frank Nouchi et Isabelle Régnier dans Le Monde, n'avaient toujours pas réagi, dimanche 15 février, en milieu de journée, après l'attribution de l'Ours d'or à * Taxi,* * du réalisateur Jafar Panahi. Condamné fin 2011 par la justice iranienne à six ans de prison et vingt ans d'interdiction de filmer, de voyager et de s'exprimer en public, le cinéaste n'était pas présent à Berlin pour recevoir son prix. C'est sa nièce, Hana Saeidi, qui joue elle-même dans le film, qui a reçu, les larmes aux yeux, le fameux trophée.” “Et ses larmes d’enfant submergée par l’émotion parlaient mieux que tous les mots”* , s’émeut Marie-Noëlle Tranchant dans Le Figaro. “ « Les contraintes obligent souvent les conteurs à faire du meilleur travail, mais ces limites peuvent parfois être si oppressantes qu'elles détruisent un projet ou abîment l'âme de l'artiste,* a déclaré le président du jury, Darren Aronofsky. * Plutôt que de laisser détruire son esprit et d'abandonner, plutôt que de se laisser envahir par la colère et la frustration, Jafar Panahi a écrit une lettre d'amour au cinéma », * a-t-il ajouté, estimant que son film était * « rempli de l'amour qu'il porte à son art, à sa communauté, à son pays et à son public »*.” *

Un acte de résistance en forme de pied de nez Le jury berlinois ne pouvait pas faire meilleur choix , applaudissent les envoyés du Monde à la Berlinale*. * Taxi* n'est pas seulement le film d'un grand cinéaste dissident, emblématique du combat universel pour la liberté d'expression. Ce film, dans lequel Jafar Panahi s'est improvisé chauffeur de taxi, est aussi une œuvre merveilleuse, à placer au même niveau que certains autres chefs-d'œuvre de Panahi (* Le Ballon blanc*, * Cercle*, * Sang et or*). Un acte de résistance en forme de pied de nez jubilatoire adressé aux autorités iraniennes. Dans un court texte publié par la revue * Screen*, Panahi expliquait le sens de sa démarche : * « Je suis un cinéaste. Je ne peux rien faire d'autre que réaliser des films. Le cinéma est ma manière de m'exprimer et ce qui donne un sens à ma vie. Rien ne peut m'empêcher de faire des films et, lorsque je me retrouve acculé, malgré toutes les contraintes, la nécessité de créer devient encore plus pressante. Le cinéma comme art est ce qui m'importe le plus. C'est pourquoi je dois continuer à filmer, quelles que soient les circonstances, pour respecter ce en quoi je crois et pour me sentir vivant. »*” *

Publicité

Jurons silencieux On suppose que Taxi (qu’on verra en France le 15 avril) n’est pas près de sortir dans son pays, ce qui n’est pas le cas de Léviathan . Plébiscité au Festival de Cannes et aux Golden Globes, nommé aux Oscars, le film [qui fait peur au Kremlin] vient enfin de sortir en salle en Russie , raconte le correspondant à Moscou des Echos , Benjamin Quénelle*. Et le réalisateur russe Andreï Zviagintsev a déjà réussi son pari : loin de l'indifférence redoutée dans son pays d'origine, il a déclenché les passions au sein des élites. * « C'est beau et juste… Les images et les dialogues révèlent des réalités sur notre pays », * s'enthousiasme Viktor, trentenaire issu de la nouvelle classe moyenne moscovite. * « Le film met en scène la Russie reculée, qui vit mais se bat pour vivre. Car il y a l'Etat, la corruption, l'Eglise, la vodka… Ce ne sont pas seulement des clichés. C'est une partie de notre Russie », * confie Viktor qui, simple spectateur, avait récupéré le film sur Internet avant sa sortie en salle. Les 650 cinémas (deux fois plus que prévu !) projetant * Léviathan*, récit tragique de la lutte d'un homme face à son destin et contre les autorités politico-religieuses de sa ville perdue dans le Grand Nord, montrent toutefois une version épurée du film où, régulièrement, les acteurs bougent les lèvres mais… en silence. Car une nouvelle loi, qui interdit depuis l'an passé les excès de jurons à l'écran * (je vous en avais parlé ici), a obligé Andreï Zviagintsev à supprimer de sa bande-son de nombreuses expressions grossières. Et à retarder de plusieurs mois la diffusion. De plus, le film a été interdit aux moins de 18 ans. Autant de contraintes censées limiter ses « méfaits » sur le public. Car les autorités considèrent * Léviathan comme « antirusse » .” *

Publicité gratuite Pourtant, comme le rappelle le correspondant de La Croix à Moscou, “le ministère de la culture avait initialement soutenu le cinéaste : 560 000 € – un sixième du budget du film – viennent même de l’Etat. Mais il espérait alors que Zviagintsev montrerait le pays autrement. Du coup, Vladimir Medinski, le ministre de la culture, tire aujourd’hui à boulets rouges : * Léviathan trempe dans une ambiance de * « désespoir existentiel », et ne compte * « pas un seul héros positif ». Il accuse aussi le cinéaste d’exploiter les clichés « antirusses » occidentaux * « dans une course au succès international, opportuniste au-delà de toutes proportions. Qu’aime-t-il ? Les statuettes dorées et les tapis rouges, c’est sûr ». L’Eglise orthodoxe, fidèle soutien du Kremlin, y est aussi allée de ses commentaires acerbes : * « C’est évident, le film est fait pour les élites occidentales puisqu’il répète délibérément leurs mythes populaires sur la Russie, a fustigé son porte-parole, Vsevolod Chapline. Le fossé entre réactions des autorités et commentaires du public sert * Léviathan*. Avant sa sortie, le débat a fait rage sur les réseaux sociaux russes. Une vraie publicité gratuite. […] Et [le film] possède une sérieuse chance pour l’Oscar du meilleur film étranger. S’il l’emporte le 22 février, le débat risque de s’intensifier en Russie. D’autant qu’avec la crise ukrainienne, il est de bon ton de se montrer antiaméricain.” “Examinant, mardi 20 janvier, un nouveau projet de loi sur les * « entreprises étrangères indésirables »* en Russie, * rapporte la correspondante du Monde à Moscou, Isabelle Mandraud,* les députés de la Douma ont exclu de la liste potentielle des interdictions les films * « qui nuisent à la culture russe »*. Le couperet sur le septième art n’est pas passé très loin.” * Pour l’instant ?