Publicité
En savoir plus
Pierre Boulez
Pierre Boulez

Hommage unanime à Pierre Boulez dans la presse, qui ne dissimule pas pour autant les nombreuses polémiques qui ont jalonné l'écrasante prééminence de l'intransigeant dans la musique française. Ou comment ses défauts les plus reprochés sont devenus ses qualités les plus louées...
« Symbole d’un XXe siècle musical avant-gardiste » pour Le Monde ,* « artiste total »* selon Marianne , « Pape de la musique contemporaine » , « héros et paria » pour Le Figaro , qui voit aussi en lui « l’homme qui préférait la “polémique” à la “politesse” » , « provocateur bâtisseur » dans Le Parisien , Pierre Boulez, décédé mardi 5 janvier à Baden-Baden à l’âge de 90 ans, c’est « le créateur et le magistère » , selon *La Croix. *

Une figure publique difficile à cerner En français, * écrivez-vous, Emmanuelle Giuliani, le nom de Boulez, comme celui de Picasso en son temps, est devenu un terme commun pour qualifier la modernité mais aussi l’hermétisme en art * * ! Dans le paysage de la culture contemporaine, il était l’image la plus prestigieuse de notre pays. Pourtant, pour le « Français moyen », Pierre Boulez restait totalement insaisissable. Sa musique d’abord éloignait ceux qui ne l’adulaient pas. Comme le symbole de ce langage des sons ayant au XXe siècle délibérément rompu avec tous les repères traditionnels et, pour le commun des mortels guère mélomane, réussi plutôt à s’attacher des auditeurs par la sophistication et l’ennui * * ! L’homme était, quant à lui, étranger à toute image personnelle, anecdotique et privée. […] * La figure publique était mieux perçue, mais tout aussi difficile à cerner * * *: du fait de son éclectisme – il fut compositeur mais aussi chef d’orchestre, administrateur, penseur – et de son internationalisme – il travailla en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis. Cette carrière brillante qu’on lui reprochait parfois aigrement, avait pourtant connu bien des vicissitudes, empêchements, limogeages, exils, quand Marcel Landowski était directeur de la musique auprès de Malraux. Avec, au final, la revanche de son retour en France pour conduire les destinées de l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) et devenir le conseiller incontournable des politiques de la culture.” *

Publicité

Le miracle et les contradictions de la modernité « Pierre Boulez SILENCE ! » , s’exclame en une Libération , aux côtés d’une photo de la « figure tutélaire et écrasante de la musique contemporaine » en chef d’orchestre impérial, les deux bras levés comme pour s’envoler. “C’est un pan entier de l’histoire de la musique qui s’évanouit avec la mort de Pierre Boulez , estime notre Disputeur pop-rock-electro Olivier Lamm dans les pages qui suivent*. […] Un des ultimes piliers de la modernité, puisqu’il était l’un des derniers représentants vivants de la grande génération de compositeurs de musique avant-gardiste d’après-guerre. Compositeur radical et au caractère intensément combattant, partisan d’une rupture totale et absolue avec l’harmonie classique, il incarnait aux yeux du grand public toute la violence, le miracle et les contradictions de la modernité : une modernité musicale à l’agonie hors des cercles de plus en plus restreints des institutions et des spécialistes, dont on réalisera sans doute un jour à quel point il était providentiel qu’une personnalité aussi fougueuse et obstinée la défende si ardemment envers et contre tous les débats et les conservatismes. […] Plus discutable * (pour Libération )* fut l’influence croissante que son autorité, de moins en moins contestée, elle, exerça sur le monde de la musique contemporaine. A partir de la fin des années 70, plus aucun compositeur en France ne semblait pouvoir créer ni faire jouer sa musique à rebours de ses idées ou en dehors de son cercle d’influences. Depuis le début des années 2000 et le retour en force d’un certain néotonalisme, c’est tout un système d’influences que les détracteurs innombrables * du « Commandeur »* qualifient volontiers de despotique qu’on n’en finit plus de dénoncer. Sans doute devenu trop incontournable, trop vénéré, trop détesté, Boulez a peut-être aussi trop agi, trop pesé par son radicalisme sur la liberté artistique d’une certaine avant-garde. Il se défendait pourtant ardemment contre les accusations : s’il ne pouvait faire autrement, en tant qu’homme de création, de « colorer » les institutions qu’il dirigeait ou influençait, il n’entendait certainement pas en faire un domaine privé. Au-delà du bruit des polémiques – qui ne s’éteindront pas avec sa disparition, c’est certain – et de son très problématique legs d’homme de pouvoir, il convient dès aujourd’hui d’entamer une révision de la représentation de Pierre Boulez l’artiste - le chef, l’animateur, le compositeur.” *

Et après ? Et Christian Merlin de rappeler dans Le Monde combien “cette prééminence, jugée abusive, [fut] très vite dénoncée. Il est traité d’ « Hitler de l’Europe musicale »* par le compositeur américain Ned Rorem et de * « stalinien de la musique »* par Pierre Schaeffer, le fondateur du Groupe de recherches musicales (GRM) de la Radiodiffusion française. Beaucoup lui reprocheront, jusqu’à ses dernières années, ses réseaux, qu’il a souvent favorisés. Mais il faut reconnaître que Boulez a pris un pouvoir qui était en quelque sorte vacant : qui, parmi ses contemporains, a su, avec autant de force et d’intelligence, imposer une éthique, certes discriminante mais cohérente, de la vie musicale française ? Qui pouvait se targuer d’avoir l’oreille de tant de décideurs de la vie musicale aux quatre coins du monde?” * Alors dictateur” , Pierre Boulez ?* “Plutôt épris d’excellence* , rétorque Christian Merlin dans Le Figaro. Un homme sans pitié pour la médiocrité. Un esprit toujours en éveil, avec la clarté de ceux au contact de qui on se sent intelligent. Et surtout un sacré charmeur, au sourire désarmant, toujours simple et accessible. C’est en tout cas le Pierre Boulez qu’on a connu” , témoigne-t-il. “Si le débat des pro et anti-Boulez semble désormais clos, * estime Philippe Venturini dans Les Echos, la question est désormais de savoir comment va se gérer l’après-Boulez. Le musicien, d’une envergure internationale, a évidemment laissé sa forte empreinte sur tout le second XX e * siècle et sur la vie musicale française. Les répertoires contemporains interprétés par les ensembles spécialisés vont-ils se diversifier ? La politique de commande d’état va-t-elle se montrer moins sectaire ? Comme la musique de Boulez, souvent fâchée avec le point final et adepte de l’œuvre ouverte, les réponses restent en suspens.

Références

L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation