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The Songbook
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Pour séduire de nouveaux publics, la musique classique se pare d'images. Au détriment parfois de la musique elle-même...
C’est bien connu, le jeune a besoin de ses yeux pour apprécier la musique. En témoigne ce documentaire, diffusé par Arte le 30 novembre à 0h20 (l’heure à laquelle le jeune regarde la télévision), qui témoigne d’un “joli projet , raconte Renaud Machart dans Le Monde : associer des étudiants du cinéaste autrichien Michael Haneke, à l'Académie de cinéma de Vienne, et de jeunes chanteurs lyriques, élèves d'institutions musicales de la capitale autrichienne, pour la confection d'un recueil de clips classiques fondés sur des Lieder. […] Le documentaire * The Songbook, quand le clip embobine le Lied, de Florian Gebauer, suit les diverses étapes de ce travail, dès la sélection par audition des chanteurs par un jury composé d'artistes lyriques tels Ildiko Raimondi, Angelika Kirchschlager ou Herbert Lippert. Ceux-ci vont faire répéter les dix heureux élus et revoir avec eux, ligne par ligne, mot par mot, le sens caché, ou masqué par de mauvaises habitudes interprétatives, de ces pages de Haydn, Schubert ou Schumann. Cela accompli, les musiciens passeront en studio afin d'enregistrer ce qui servira de bande-son aux cinéastes, non sans avoir discuté avec ces derniers du sens de leurs choix visuels et de leur ajustement, voulu ou non, avec l'interprétation musicale. Le professeur Haneke, qui adore et connaît la musique – fréquente dans ses films –, et qui a signé de remarquables mises en scène d'opéra, rappelle une loi immuable : * « Il est stupide d'essayer de reproduire fidèlement l'histoire qui est racontée dans un Lied. Ça ne marche pas, car la musique ouvre un espace bien plus grand. La musique et le texte suscitent toujours l'imagination du spectateur alors qu'un film ou une photo ont tendance à la paralyser. Autrement dit, il faut procéder avec des moyens totalement différents. Il faut trouver quelque chose qui ouvre un nouvel espace de jeu. »* […] * « La combinaison de chant classique et des vidéoclips modernes a donné lieu à de véritables petits chefs-d'œuvre »,* assure, en épilogue, la voix off du documentaire. On peut le vérifier en les regardant sur le site Internet associé d'Arte, Concert.arte.tv, où ils sont disponibles en libre accès.” *

Des images qui affadissent la musique Il en est un toutefois qui reste très circonspect sur l’ajout d’images à la musique, c’est Christian Merlin. Deux concerts [de septembre ont posé] avec acuité le problème du rapport entre l'image et le son , écrit-il dans Le Figaro. Constamment culpabilisé sous prétexte qu'il serait archaïque et figé, le monde de la musique classique cherche des réponses à la question du renouvellement du public. Mot d'ordre : réviser le rituel du concert pour le rendre moins élitiste. Dans ce mouvement, qui tient souvent plus du slogan que de la réflexion, posant la question de la forme avant celle du fond, le salut passe par la dimension visuelle. Rien d'étonnant dans notre civilisation de l'image. Il est vrai que la question du dialogue, voire de la synthèse entre les arts, est très stimulante. Mais, tout à son utopie d'œuvre d'art totale, un certain Richard Wagner mettait déjà en garde contre la simple addition de différentes formes d'expression artistique qui s'annulent. C'est bien ce à quoi on [a assisté] à deux semaines d'intervalle, à Strasbourg et à Paris. Le week-end d'ouverture du Festival Musica de Strasbourg mettait à l'honneur un des compositeurs français les plus passionnants du moment : Yann Robin. Issu du mouvement qui travaille sur la saturation du son et pousse l'orchestre dans ses retranchements en le faisant sonner comme un volcan, creusant et déformant la matière sonore comme des magmas en fusion. Il y parvient avec une virtuosité orchestrale peu commune dans sa pièce symphonique * Inferno, inspirée par * l'Enfer* de Dante. Une musique qui appelle les images, se dit-on : l'occasion de susciter une rencontre entre le compositeur et le vidéaste tchèque Frantisek Zvardon, et de projeter sur grand écran le film réalisé par ce dernier à l'aciérie de Trinec en République tchèque, tandis que l'orchestre joue sur scène. Résultat ? Au bout de dix minutes, on éprouve le besoin de fermer les yeux car les images très concrètes de l'artiste ne font qu'affadir la musique, la réduire à un simple accompagnement, voire à une plate illustration. On ne refera pas en une chronique de journal un débat philosophique qui a enflammé toute l'époque romantique (la musique est-elle autonome ou peut-elle être au service d'un contenu ? vous me ferez une dissertation en trois parties…). On constate seulement que, dans le cas précis, l'image a détourné l'attention de la musique. *

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***"La musique n'exprime rien d'autre qu'elle-même…" Igor Stravinsky * ** Une semaine après, rentrée de l'Orchestre de chambre de Paris à la Philharmonie 2, ex-Cité de la musique. Pièce de résistance du programme : * La Nuit transfigurée, chef-d'œuvre d'Arnold Schönberg. Cette pièce pour cordes de 1899 est inspirée par un poème expressionniste de Richard Dehmel où il est question d'un couple qui marche en forêt tandis que la femme avoue à l'homme qu'elle attend un enfant d'un autre. Goûtera-t-on mieux la musique en sachant de quoi ça parle ? L'occasion de commander à la vidéaste Netia Jones un film projeté sur grand écran derrière les musiciens. Douche froide ! , s’exclame le critique du Figaro. Quoi ? La sublime musique de Schönberg n'était donc que la bande originale d'une histoire naïve, de personnages banals et d'images fadasses ? Mais non bien sûr, elle se suffit à elle-même et la magie de ses sonorités ouvre des prolongements poétiques que seule permet l'imagination stimulée par l'écoute. Même causes, mêmes effets : on ferme les yeux, et le charme rompu opère à nouveau. Stravinsky l'avait bien dit : * « La musique n'exprime rien d'autre qu'elle-même… » Apprenons donc à écouter.”

Références

L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation