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Loris Gréaud saccage son exposition au Dallas Contemporary Museum, insulte les journalistes qui le critiquent, puis explique que tout ça fait partie d'un plan concerté. Ou pas...

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- The Unplayed Notes Museum, Loris Gréaud, Dallas Contemporary, 2015.

Ce fut d’abord un entrefilet anonyme dans le cahier Culture & Idées du Monde . On y lisait que “Loris Gréaud, 35 ans, plasticien français dérangeant et ambitieux, * [venait] d’être invité à occuper l’intégralité du Dallas Contemporary Museum. En 2008, il avait déjà pris possession du Palais de Tokyo à Paris en remettant en scène une exposition précédente – ce qui lui avait valu une volée de critiques : le quotidien * Libération avait parlé d’ « étalage ». A Dallas, le 17 janvier, jour du vernissage, l’artiste a organisé la mise à sac de ses propres installations. Vingt complices ont pénétré dans la galerie pour y détruire les œuvres, ce qui a obligé la sécurité à faire évacuer le musée. Depuis, Loris Gréaud n’a rien touché, et les visiteurs viennent découvrir les débris de ses pièces. Très critiqué une fois encore, il s’en est pris à une journaliste du * Dallas Observer, Lauren Smart, qui a trouvé son exposition * « trop grande, prétentieuse et insipide », ironisant sur le fait qu’il l’avait détruite parce qu’il n’avait rien à montrer. Cette attaque a déclenché la fureur de l’artiste, qui a inondé la page Facebook de la journaliste de billets féroces lui recommandant d’étudier la littérature et l’histoire de l’art du XXe siècle. Il l’a encore encouragée à prendre un copain produisant * « 400 mg de testostérone par jour ». La journaliste a répondu par un article : * « Est-ce qu’une femme écrivain a besoin d’une rencontre torride pour comprendre l’art ? Loris Gréaud pense que oui. »* Un nouveau scandale à l’actif du plasticien”* , concluait l’entrefilet du *Monde. *

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Virus autodestructeur Trois jours plus tard, Emmanuelle Lequeux, critique d’art du même quotidien, revenait sur l’affaire, dans un article titré « * L'artiste Loris Gréaud atteint par le virus de l'autodestruction » . La critique revenait sur l’apostrophe de l’artiste à la journaliste américaine : « C'est, de loin, la critique la plus ignorante et mal écrite que j'aie jamais lue (…). Je vous invite à étudier un peu la littérature, beaucoup l'histoire de l'art (…) et à vous trouver un petit ami bourré de stéroïdes. » Voilà l'élégante réponse que la journaliste Lauren Smart, du * Dallas Observer*, reçut de l'artiste Loris Gréaud. Faute commise par cette * « frustrée »* ? Avoir traité de * « vide, prétentieuse et futile “l'exposition” The Unplayed Notes * » que le Français venait d'ouvrir, le 18 janvier, au Dallas Contemporary. L'histoire aurait pu s'arrêter là. Mais Smart la rendit publique. Ce qui fit aussitôt le bonheur consterné des réseaux sociaux. Un Frenchy sexiste qui pète les plombs ? Ils n'en étaient qu'au premier épisode…* La semaine [du 2 février], nouveau coup de théâtre dans le monde virtuel : à mots couverts, Gréaud revendique avoir tout manigancé. Sa diatribe machiste ferait partie d'un processus savamment orchestré, en différents mouvements. Le premier a fait le buzz : lors du vernissage de Dallas, une vingtaine d'acteurs détruisent consciencieusement toutes les œuvres exposées. * « Moi-même, j'étais choqué de ce que j'étais en train de produire », confesse l'artiste. Deuxième mouvement ? * « L'idée était de lancer un virus autodestructeur, comme un équivalent immatériel de l'exposition. J'ai contacté cinq journalistes ayant produit des critiques négatives ou imprécises, en les provoquant avec une rhétorique très basse mais sans agression. Une seule a réagi. »* Lauren Smart. Des quatre autres, aucune nouvelle. Sont-ils traumatisés, ou fictifs ? Depuis ses débuts, Gréaud l'enfant du siècle joue à merveille de la rumeur. Pour preuve, le troisième et actuel mouvement, qui consiste à * « inséminer un doute en révélant l'existence de ce virus et sa fomentation, sans pour autant apporter de preuves ».

Suicide artistique Que croire ? , s’interroge Emmanuelle Lequeux.* Manipulant l'affect aussi bien que le concept, Gréaud n'en est pas à ses premières saillies peu reluisantes. En France, la critique d'art d'un mensuel, un producteur de France Culture * (mais qui cela peut-il bien être ? On se le demande !)* et un magazine gratuit, menacé de procès, ont subi ses virulentes attaques. * « J'ai depuis fait amende honorable », jure le repentant. Dans son jeu de poker menteur, a-t-il donc cherché à tout jouer, même le pire ? On l'y sent prêt, à l'entendre dire : * « Pour moi, l'idée d'œuvre d'art totale est intimement liée à celle de suicide artistique c'est une combustion générale, dans laquelle tu mets tout en jeu. » Lui vient donc de passer * « les plus beaux jours de sa vie ». Quitte à autodétruire son image” , conclut la critique du Monde . Une démarche que Loris Gréaud revendique dans un entretien à Ingrid Luquet-Gad et notre confrère en Dispute Jean-Max Colard sur le site des Inrockuptibles . Il y revendique « la perte de contrôle » comme faisant « partie intégrante du projet tant du point de vue de l’événement d’ouverture que du virus » .

"Si cela est vrai, cela est faux. Si cela est faux, cela est vrai" ** Pour autant « il ne s’agit en aucun cas [pour lui] de neutraliser les critiques. Au contraire, dit-il,* je pense que les journalistes et critiques d’art sont essentiels à l’écosystème de l’œuvre. […] Selon moi, le consensus est l’ennemi de l’art* , poursuit-il*. Mais il n’y a aucune subversion, il s’agit simplement de faire bouger les lignes, de les rendre troubles, d’entrer en dissidence sans hésiter si le projet l’exige. Le doute, la bipolarité qui persiste et l’irrésolution sont donc au centre du projet * The Unplayed Notes Museum*. Pour cette raison : l’irrésolution stationnaire comme état productif.* […] Il n’y a pas de message. Ni dans le projet en lui-même, ni dans son événement, ni dans son état viral ou dans ses commentaires… […] Quant à ma position aujourd’hui, elle suit le même paradigme à la fois productif et paradoxal qui résulte du fait de dire : * “Je mens”. Si cela est vrai, cela est faux. Si cela est faux, cela est vrai.”* Irrésolution stationnaire, quand tu nous tiens…

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L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation