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Tiens, puisqu’on parle ce soir d’un film espagnol, et alors que le festival de Saint-Sébastien s’est clos samedi dernier, Le Monde s’est penché sur la situation pas folichonne du cinéma ibérique, sous la plume de sa correspondante à Madrid, Sandrine Morel. “Sale temps pour la culture en Espagne , constate-t-elle. Et pour le cinéma en particulier. Après avoir annoncé, en mars, une baisse de 35% du budget alloué au septième art et des coupes drastiques dans les subventions, le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy a infligé un nouveau coup de massue au secteur en passant la TVA culturelle du taux réduit de 8% au taux général de 21%. Alors que le cinéma vit déjà une grave crise liée à l’augmentation de la piraterie, qui a fait chuter la fréquentation des salles obscures de 32% depuis 2004, cette mesure fait de l’Espagne le pays de la zone euro où la TVA culturelle est la plus élevée. Entrée en vigueur le 1er septembre, cette hausse signe-t-elle l’arrêt de mort du cinéma ibérique ? Elle pourrait en tout cas entraîner une baisse du nombre de spectateurs de 28%, la fermeture de 21% des salles, la perte de 2 000 emplois dans le secteur du cinéma et une réduction de 28% des revenus d’exploitation, selon une étude du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers commandée par le milieu de la culture. * « Ce qui se profile, c’est aussi un appauvrissement de l’offre culturelle. L’Espagne ne sera plus un pays intéressant pour l’exploitation cinématographique », redoute le président de la Fédération des associations de producteurs audiovisuels (Fapae), Pedro Pérez. * « Je viens de fermer des cinémas à Bilbao, Saragosse, Cuenca, Madrid ou Barcelone »*, confirme Enrique Gonzalez Macho, président de l’Académie du cinéma et propriétaire de la chaîne de cinémas Renoir. * « Des 250 salles que j’ai eues, il ne m’en reste que 60. Ce que j’ai mis vingt-cinq ans à construire est en train de s’effondrer. »

Remis au ministère des finances et à celui de l’éducation, qui englobe la culture, ce rapport n’a toutefois pas convaincu le gouvernement. * « Au ministère du budget, ils nous ont simplement dit qu’ils ne peuvent pas assumer le coût politique que supposerait le fait de reconnaître une telle erreur », affirme M. Pérez. Le secrétaire d’Etat à la culture, José Maria Lassalle, reconnaît que l’augmentation de la TVA est * « difficilement explicable », si ce n’est au titre des * « sacrifices » demandés à la population dans le cadre de la sévère politique d’austérité menée par le gouvernement pour réduire le déficit public. Il convient que cette décision conduira à une triste réduction de l’affluence dans les salles. Au ministère du budget, un argument idéologique s’est greffé à la mesure. * « Il faut distinguer les produits culturels de ceux de divertissement », aurait ainsi déclaré à la presse espagnole un responsable pour expliquer que les entrées aux musées, archives, bibliothèques et galeries d’art ont été épargnées par la hausse de la TVA à 21%, et n’ont subi qu’une augmentation de deux points, de 8% à 10%, contrairement aux * « spectacles », cinéma, théâtre, concert et opéra compris. De quoi provoquer la furie du secteur.*

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« Le Parti populaire (le PP) ne nous a pas pardonné notre rôle dans sa défaite électorale en 2004*, résume M. Gonzalez Macho. * A l’époque, cet échec avait été largement mis sur le compte du mouvement d’opposition à l’engagement espagnol dans la guerre en Irak, au sein duquel le monde du cinéma a joué un rôle très actif, en prenant la parole publiquement lors de la cérémonie des Goya et en faisant sortir les gens dans la rue. »

Aujourd’hui, il ne fait pas de doute que l’Espagne ne produira plus autant de films qu’auparavant. Ce qui n’est pas forcément un mal, souligne M. Pérez, car le pays en faisait trop – près de deux cents par an – par rapport à ce que son public et le secteur peuvent absorber. Le risque, en revanche, c’est que les moyens de réaliser des films ambitieux viennent à manquer. Encore récemment pourtant, l’Espagne avait un temps caressé le rêve de donner au cinéma une place de choix. M. Lassalle, lorsqu’il n’était que porte-parole chargé de la culture pour le PP, avait lui-même clamé son souhait de faire passer le poids de la culture dans l’économie de 4% à 8%, voire 10% du PIB. Dans son programme, le gouvernement avait aussi promis une loi favorisant le mécénat et de sérieuses exonérations fiscales pour compenser une baisse annoncée des subventions publiques. Mais si les aides de l’Etat ont bien été coupées, aucune contrepartie n’a été votée. * « L’incertitude règne en matière de subventions. Pour le moment, le gouvernement a maintenu les aides à la postproduction pour les films de 2011, mais que se passera-t-il pour ceux de cette année ? », s’interroge Pedro Pérez. Cette incertitude pourrait en partie expliquer que la production cinématographique a chuté de 40% sur les six premiers mois de cette année. * « Jamais depuis que j’ai commencé à faire du cinéma, à la fin des années 1970, je n’ai vécu une telle crise*, affirme le réalisateur Fernando Trueba. * Presque tous mes amis du cinéma sont au chômage. »* Dans la région de Valence, symbole de ces années où l’Espagne se voyait devenir une référence dans la production cinématographique, les immenses studios de la Ciudad de la Luz (« Cité de la lumière ») sont aujourd’hui en faillite. Inaugurés en fanfare en 2007 avec le tournage d’* Astérix aux Jeux olympiques* et prévus pour des superproductions à gros budget, ils n’ont pas su concurrencer ceux du Maroc ou de la Hongrie, moins chers, et n’ont accueilli qu’un petit nombre de films par rapport à leur capacité (* 32 hectares , * 11 000 m2 * de plateaux…). Pis, l’Union européenne demande à présent à la région de rendre les 265 millions d’euros d’argent public investis dans sa construction, de sorte que le complexe en est réduit à louer ses installations ultramodernes pour 20 euros par personne aux particuliers désireux d’y tourner leurs courts-métrages… Comme pour mieux tourner la page, Valence a suspendu sa Mostra, festival de cinéma qui existait depuis 1980. Quant à la filmothèque de la ville, son directeur a été destitué en 2011, sans que personne ne vienne le remplacer, pour cause d’économies.

Restent les films. Parmi ceux qui ont échappé à la crise et qui sortiront à la rentrée, quatre ou cinq sont particulièrement attendus, comme * El Artista y la Modelo, de Fernando Trueba, avec Jean Rochefort, ou encore le * Blancanieves (« Blanche-Neige »), de Pablo Berger, film muet en noir et blanc qui transpose le conte de Disney dans l’Espagne des années 1930 et l’ambiance des nains toreros. * « Le talent est encore là, soutient M. Gonzalez Macho* . Mais pour combien de temps ? »

Références

L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
Laurence Millet
Réalisation
Daniel Finot
Réalisation