Cette "Judith tranchant la tête d'Holopherne" est-elle du Caravage ?
Cette "Judith tranchant la tête d'Holopherne" est-elle du Caravage ?
Cette "Judith tranchant la tête d'Holopherne" est-elle du Caravage ? ©Reuters - Charles Platiau
Cette "Judith tranchant la tête d'Holopherne" est-elle du Caravage ? ©Reuters - Charles Platiau
Cette "Judith tranchant la tête d'Holopherne" est-elle du Caravage ? ©Reuters - Charles Platiau
Publicité
Résumé

La découverte dans un grenier toulousain d'un possible Caravage embarrasse les autorités françaises, qui l'ont classé Trésor national : si l'attribution est avérée, le tableau est estimé à 120 millions d'euros. Comment le Louvre pourra-t-il les débourser ?

En savoir plus

« Qui a laissé l’Otto dans le garage ? », demande, dans un titre très Libération, Lorraine Rossignol dans Télérama. “Lancer un avis de recherche, c’est [en effet] la surprenante méthode utilisée par le musée Unterlinden de Colmar dans l’espoir de retrouver sept œuvres d’Otto Dix, réalisées entre avril 1945 et février 1946. Le peintre allemand était alors prisonnier de guerre dans le camp de Logelbach mais avait pu continuer à peindre grâce à la protection d’un lieutenant français amateur d’art. « Les avis de recherche sont courant en Allemagne, où tant d’œuvres ont disparu sous le IIIe Reich, explique la conservatrice en chef Frédérique Goerig-Hergott. C’est même souvent un réflexe de la part des musées. » En France, ce genre d’initiative est inédit, mais la conservatrice, qui vient de publier un appel sur le site Internet et le Facebook de son musée, n’a pas hésité : « Seulement un tiers des œuvres produites par Otto Dix pendant sa « période de Colmar » ont été retrouvées. Je suis sûre que les autres ne sont pas loin, dans les familles, les greniers… Otto Dix a pu s’en défaire contre un morceau de pain, du tabac, sans que les gens aient conscience de leur valeur. » Avis à la population !”

Un Renoir dans les babioles

D’autant qu’on en trouve, des chefs d’œuvres, dans les greniers. “L’histoire de l’art fourmille de ces histoires incroyables, rappelle Yves Jaeglé dans Le Parisien. Début 2012, un brocanteur auvergnat, resté anonyme, a réalisé une vente comme il n’en aurait jamais rêvé : Le Louvre a acheté son Christ de pitié, de Jean Malouel, peint en 1400, pour 7,8 M€. Et dire que le brocanteur n’avait acheté ce tableau abîmé et enfoui dans un presbytère que pour son cadre, au curé du village, pour une poignée d’euros ! Un collectionneur hollandais, qui croyait avoir acquis une peinture d’un petit maître de son pays, a découvert ces dernières années qu’il s’agissait d’un Rembrandt. En 2012, sur un marché aux puces de Virginie, une famille achète un lot de babioles. Il contient Paysages, bords de Seine de Renoir. Ce tableau, disparu depuis des lustres, se révèle avoir été volé en 1951 au Musée de Baltimore, qui le récupère. En 2002, en rangeant ses sous-sols, des employés de l’université de Yale, aux Etats-Unis, découvrent une peinture endommagée. Après huit ans d’expertise, la toile oubliée se révèle être L’Education de la Vierge, de Velázquez, offerte à l’université en 1925.” Et puis il y a “ce chef-d’œuvre inconnu ou presque, sorti d’une très longue hibernation. En 2014, dans une grande et vieille maison de famille de la région toulousaine, ses occupants, qui veulent rester anonymes, montent dans l’un des greniers désertés à cause d’une fuite d’eau. Ils découvrent une peinture classique, flamboyante, comme neuve. […] Il pourrait s’agir d’une œuvre du Caravage.”

Publicité

Attribuer au Caravage la paternité d'une oeuvre, le plus sûr moyen de la vendre

Le 12 avril, rapporte en effet Frédérique Roussel dans Libération, “le cabinet d’expertise en tableaux Eric Turquin a organisé une conférence de presse avec cet intitulé appétissant : « Découverte d’un chef-d’œuvre du Caravage dans un grenier français ». Tenu de ne pas la montrer pendant deux ans – le temps de l’expertiser –, Eric Turquin présentait pour la première fois publiquement cette huile sur toile figurant une scène biblique : Judith décapitant Holopherne, général assyrien de Nabuchodonosor qui assiégeait la ville de Béthulie. Selon l’expert, elle a été réalisée entre 1600 et 1610 de la main du Caravage et vaudrait 120 millions d’euros. […] Selon Nicola Spinoza, ancien directeur du musée Capodimonte de Naples, il s’agit d’« un véritable original ». Mais pas pour Mina Gregori, une autre spécialiste du peintre lombard, citée par le Quotidien de l’art.” “L'attribution du tableau, expliquent Philippe Dagen et Emmanuelle Jardonnet dans Le Monde, est étayée « par une copie d'époque attribuée à Louis Finson », contemporain du Caravage, [argumente] le cabinet. Les deux toiles sont en effet de composition identique. Celle qui était connue, propriété de la Banca Intesa San Paolo, est exposée à Naples au palais Zevallos. Et un original qui aurait été du Caravage apparaissait en 1617 dans le testament de ce peintre flamand, avant de disparaître, souligne le communiqué. Louis Finson, né à Bruges et mort sans doute à Amsterdam, a voyagé en Italie entre 1600 et 1610. Parvenu à Naples en 1604, il y est sensible à l'influence du Caravage, dont le rayonnement est alors intense. Mais Finson est à la fois peintre caravagesque et marchand de tableaux de son modèle : « Comme son associé Abraham Vinck, [il] fait commerce de tableaux du Caravage, dont il fut proche », lit-on dans le catalogue de l'exposition « L'Age d'or de la peinture à Naples » présentée au Musée Fabre de Montpellier en 2015. Si cette double activité de peintre et de marchand ne doit pas surprendre, elle suggère qu'étant donné la gloire du Caravage, lui attribuer la paternité d'une œuvre était le moyen le plus sûr de trouver acquéreur. »

Un miracle, un séisme et un casse-tête

Ce qui reste encore le cas… Comme le rappelle Nathalie Eggs dans Le Journal des Arts, “régulièrement des toiles de Caravage resurgissent sur le marché, ou à l’occasion de restaurations ou d’expositions. En 2006 Sotheby’s avait vendu pour 42 000 livres une œuvre intitulée Les tricheurs, expertisée comme une copie « d’après Caravage » et datée de la fin du XVIIe siècle. En 2013, l’adjudicataire affirmait que le tableau était de la main du Caravage et l’estimait à 10 millions de dollars.” Loin cependant des 120 millions d’euros de cette Judith. « Le corpus des œuvres du Caravage est estimé à environ 50/60 numéros : Rembrandt, dont deux toiles ont été achetées pour 160 millions d’euros, en compte 350 à 400 dans son catalogue » estime Eric Turquin pour expliquer le coût faramineux du tableau, comme le rapporte encore Le Journal des Arts, qui constate que “pour l’instant, les propriétaires de l’œuvre, qui souhaitent la vendre, n’ont pas reçu d’offres d’institutions françaises”, bien qu’elle ait été classée « Trésor national » par l’Etat. “Les conservateurs du Louvre […] pourront-ils l’offrir à leurs visiteurs ?, s’inquiète Le Parisien. Ils ont récemment déboursé 80 M€ pour [ces] deux Rembrandt, en partenariat avec la Hollande qui a versé l’autre moitié de la somme. Déjà un record pour le musée. […] La fuite d’eau dans un grenier a déclenché un miracle, un séisme et un casse-tête pour le plus grand musée du monde.”