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C’est l’épilogue d’un feuilleton qui tenait en haleine le petit monde de la culture. “Le mandat de l’actuel directeur * [de l’Opéra de Paris], Nicolas Joel, arrivant à échéance à la fin de la saison 2014-2015, les spéculations autour de sa succession allaient déjà bon train depuis plusieurs mois* , raconte Emmanuelle Giuliani sur le site Internet de La Croix . En signifiant dès * [lundi dernier] le choix porté sur Stéphane Lissner, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, * « en accord avec le président de la République et le premier ministre » (selon la formule consacrée)*, met un terme aux rumeurs et autres luttes d’influence. *

Dimanche 7 octobre, Nicolas Joel, candidat à un deuxième mandat alors que le ministère lui avait fait savoir qu’il ne souhaitait pas son renouvellement, avait déclaré au * Journal du Dimanche qu’il retirait finalement sa candidature. Les motifs invoqués : les coupes annoncées pour 2013 (-2,5%) et sans doute les années suivantes dans les subventions allouées par l’Etat à l’institution lyrique parisienne. Ce rebondissement rendra peut-être épineuse la cohabitation prévue entre Stéphane Lissner et Nicolas Joel, le premier – en tant que directeur délégué – devant préparer dès maintenant ses futures saisons (les calendriers lyriques se fixant des années à l’avance) alors que le second, quelque peu désavoué par sa tutelle, occupe encore la place…*

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Un autre postulant a également été écarté, l’actuel directeur de l’Opéra de Lyon, Serge Dorny. En hissant l’institution lyonnaise à un très haut niveau grâce à la qualité et à l’originalité de sa programmation, il était devenu un rival sérieux pour Stéphane Lissner. Même si, dans les milieux musicaux, on pouvait entendre dire ça et là que sa faible propension à engager des artistes français provoquait quelques réticences.

L’heureux élu Stéphane Lissner, passionné d’art dramatique et d’opéra, a plus d’une fois fait ses preuves à la tête de festivals (Aix-en-Provence entre 1998 et 2006, la Wiener Festwochen depuis 2005) et de théâtres, du Châtelet (de 1988 à 1997) aux Bouffes du Nord (entre 1998 et 2005). Quand, en 2005, il est choisi pour diriger la mythique Scala de Milan (poste auquel il est reconduit en 2009), sa stature internationale est confirmée, quand bien même la salle milanaise où s’illustrèrent Arturo Toscanini ou Claudio Abbado, n’est plus aussi brillante que par le passé.

Avec habileté et détermination, Stéphane Lissner a su s’imposer entre les murs de son turbulent théâtre mais aussi face au pouvoir politique italien qui a sérieusement malmené la culture dans la Péninsule, le spectacle vivant en particulier. Avec un sens du symbole incontestable, Stéphane Lissner avait notamment annoncé en juillet 2012 qu’il acceptait de diminuer son salaire de surintendant pour accompagner les efforts financiers imposés à la Scala. Son remarquable réseau artistique – au premier rang duquel figurent le chef et pianiste Daniel Barenboïm et le metteur en scène Patrice Chéreau – lui sera fort précieux à la tête de l’Opéra de Paris. D’autant qu’après les années parfois agitées mais souvent stimulantes sous la houlette de Gérard Mortier (2004-2009), l’institution a pu décevoir les amateurs d’art lyrique par des spectacles un brin ronronnants, et quelques « ratés » fâcheux telles ces productions éprouvantes de * Faust de Gounod ou * Manon* de Massenet. Porter son choix sur Stéphane Lissner peut ainsi faire figure de mesure de prudence de la part des pouvoirs publics* , regrette la journaliste de La Croix : on aurait pu rêver un visage plus neuf, porteur d’options artistiques inattendues susceptibles de « rafraîchir » le monde lyrique. Mais l’Opéra de Paris, avec ses plus de 1 500 salariés et les près de 106 millions de subventions accordées par l’Etat (chiffre de 2011), doit légitimer, auprès de sa tutelle comme de l’ensemble des Français, le bien-fondé de sa politique artistique et son rôle essentiel dans la vie culturelle nationale.”

“Ainsi, c’est officiel , commente Christian Merlin dans Le Figaro : Stéphane Lissner sera le prochain directeur de l’Opéra de Paris. Ce n’est un secret pour personne, cela le démangeait depuis longtemps déjà. On l’a souvent dit, toute estime pour l’homme mis à part, la direction de Nicolas Joel nous a déçu par son passéisme. On espérait donc comme successeur un homme qui soit non seulement capable de négocier avec des syndicats qui ne passent pas pour être les plus souples, doté d’un bon carnet d’adresses, mais aussi ouvert sur les nouveaux visages de l’art lyrique et capable de proposer un projet, non interchangeable mais pensé pour Paris. Pour une fois, on aurait aimé une prise de risque : pourquoi pas l’outsider ? A Lyon, Serge Dorny a fait un travail passionnant, non seulement sur le plan de l’originalité artistique, mais en inscrivant son opéra dans la cité. Et il a tout juste 50 ans, et non 60 : pour une fois, le poste le plus prestigieux n’aurait pas été le dernier d’une carrière, une manie française. A Vienne, Dominique Meyer a signé jusqu’en 2020 : quand laissera-t-on à quelqu’un en France la possibilité de construire sur la durée ? Entendons-nous bien , précise le critique du Figaro : Lissner a d’énormes atouts. Longtemps considéré par les « professionnels de la profession » comme un voyou, car il n’était pas du sérail et n’avait pas de culture musicale, il s’est imposé par une force de conviction à déplacer les montagnes, mais aussi par son fabuleux instinct, notamment pour composer des équipes artistiques au sommet : Barenboïm-Chéreau, Boulez-Stein, Salonen-Sellars, Rattle-Braunschweig, excusez du peu. A la Scala, il a redonné confiance à un théâtre déstabilisé et rétabli la paix sociale, un tour de force. On attend de lui qu’il refasse de l’Opéra de Paris un point de mire international ouvert sur la modernité, en particulier côté mises en scène : il en est capable grâce à ses réseaux internationaux, d’autant qu’il fait partie de ceux pour qui l’opéra n’est pas seulement un genre musical, mais avant tout une forme théâtrale. Le tout avec une subvention en baisse, pour l’Opéra de toute façon le mieux doté au monde. Mais il faudra impérativement, pour le laisser travailler, revoir la règle stupide de la limite d’âge (il suffit de voir l’énergie que déploie Gérard Mortier à Madrid !), et espérer qu’il a en tête pour Paris un projet, une vision qui ne soit pas simplement une succession de coups ou l’application de recettes qui ont fait leurs preuves ailleurs. On devient vite un homme du passé dans ce métier : gare à l’effet « bâton de maréchal » !” , prévient en conclusion l’incisif Christian Merlin dans Le Figaro.

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Antoine Lachand
Antoine Lachand
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Laurence Millet
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Daniel Finot
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