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Plusieurs romanciers, dont certains de renom, ont décidé de boycotter le gala d'une société littéraire américaine pour protester contre son choix d'attribuer une récompense pour la liberté d'expression au magazine satirique Charlie Hebdo.

A person holds a candle in front a placard which reads "I am Charlie".
A person holds a candle in front a placard which reads "I am Charlie".
© Reuters - Christian Hartmann

Imaginez un gala, à l’occasion duquel la moitié des participants endossent pour la seule fois de l’année un smoking, qui leur va fort mal d'ailleurs, écrit l'éditorialiste du NEW YORKER et membre du comité éditorial de "La Règle du jeu" . Les smokings s’affaissent, le poulet y est congelé et les yeux las des convives se tournent généralement vers l’horloge dès dix heures du soir. Que cet évènement puisse devenir la lice d’une dispute publique de haut vol semble absurde et pourtant, voilà plusieurs jours qu'une controverse agite tout le landerneau littéraire américain.

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Demain, lors de son gala annuel, le PEN American Center, célèbre société littéraire, honorera à New York Charlie Hebdo avec le prix du "Courage de la liberté d'expression". Une décision qui n'est visiblement pas du goût de tout le monde et déchaîne depuis les commentateurs aux Etats-Unis.

Tout a commencé lorsque 6 des 60 romanciers que compte le centre ont annoncé publiquement, il y a quelques jours, qu'ils ne participeraient pas à l'évènement. La plupart se disent mal à l'aise à l'idée de participer à la célébration d'un lauréat et d'une ligne éditoriale qu'ils refusent de cautionner. C'est le cas en particulier de Francine Prose, ex-présidente du PEN. Bien que favorable à une liberté d’expression sans limites, elle relève que le prix est censé récompenser l'admiration et le respect pour le travail de la personne honorée. Or «je ne pourrais pas m'imaginer assise, dit-elle, dans une salle qui ferait une ovation debout à Charlie Hebdo». Kushner, auteure de livres comme "Les Lance-Flammes ", a elle aussi décrit son malaise vis-à-vis de ce qu’elle nomme «l’intolérance culturelle» de Charlie Hebdo. Et puis Cole, auteur d'"Open City ", qui se présente pourtant comme «un fondamentaliste de la liberté d'expression», écrit à son tour : «je ne pense pas que c'est un bon usage de notre temps de cerveau ou de nos engagements moraux que d’idolâtrer Charlie Hebdo.»

Face à eux, car à présent il s'agit de choisir son camp, d'autres auteurs parmi lesquels Paul Auster et Art Spigelman ont répliqué en défendant le choix de "Charlie Hebdo". C'est le cas également de Salman Rushdie, l'auteur des "Versets sataniques ", lequel, atterré par la réaction des six écrivains dont certains sont ses amis, a rétorqué sur Twitter en les qualifiant de «mauviettes», Terme qu'il a ensuite regretté. Sauf que depuis ce ne sont plus 6 mais 150 romanciers et membres du PEN, dont certains de renom comme Russell Banks, qui ont rejoint la bande des "I’m not Charlie", en critiquant les choix éditoriaux du journal qui, selon eux, dénoncent trop souvent l'islam.

Evidemment, face à la bronca, la société littéraire a du réagir à son tour. Vendredi dernier, dans les colonnes du NEW YORK TIMES, son président a précisé : «nous ne pensons pas qu'il faille être d'accord avec ce que fait Charlie Hebdo, pour réaffirmer les principes qu'il défend, ou applaudir le courage d'une rédaction qui défend ses valeurs face aux menaces de mort».

Et d'ailleurs, les auteurs et journalistes qui soutiennent la remise du prix ne le nient pas : certains dessins ou papiers de Charlie Hebdo ne sont pas obligés de faire rire et peuvent même franchement choquer. Mais de là à faire de sa rédaction une bande d’apôtres de l’islamophobie et du nationalisme, il y a un pas que les esprits les plus critiques franchissent peut-être un peu trop allègrement.

Et l'éditorialiste du site RAW STORY, notamment, de mettre la défiance vis-à-vis des intentions de Charlie Hebdo sur le compte d’une incompréhension de la mentalité française en matière de République et de laïcité. Son confrère du mensuel libertarien REASON, cité par le magazine Slate, fustige aussi ce qu’il voit comme une méconnaissance du contexte entourant Charlie Hebdo et ses propos.

Enfin, Adam Gopnik, éditorialiste au NEW YORKER, rappelle à toutes fins utiles que si le travail des caricaturistes de Charlie Hebdo n’était pas destiné à ceux qui aiment la subtilité et la douceur en matière de satire, ils n’en étaient pas moins radicalement démocrates et pratiquaient une aversion égale envers l’hypocrisie de toutes les religions instituées.

Mais plus encore, la différence fondamentale n’est pas entre ceux que j’aime et ceux que je n’aime pas, dit-il, mais entre les actes qui relèvent de l’imagination et des actes de violence. L’imagination voit, dessine, décrit bien des choses, pornographiques, satiriques ou blasphématoires, qui sont dérangeantes ou laides. Mais ces choses ne se produisent pas dans le réel.

Or une attaque contre une idéologie est non seulement différente d’une menace sur les personnes, mais elle en est l’opposé même. La fin dernière d’une civilisation libérale est de substituer la critique des idées aux attaques sur les personnes. L’idée que nous serions libres de faire notre travail et de proposer nos vues, sans y adjoindre la censure effarouchée de ceux qui menacent de nous faire du mal, n’est pas seulement une part de ce que nous entendons par liberté d’expression. C’en est l’expression même. L’équipe de Charlie Hebdo a continué de travailler face à des menaces de mort. Et mépriser le souci d’honorer ce courage serait donner autorité à ceux qui ont voulu imposer cette censure. Les meurtriers ne parlaient pas au nom d’une communauté offensée. Ils n’expliquaient pas pourquoi les caricatures pouvaient faire l’objet d’un navrant malentendu. Ils répondirent à une insulte par un meurtre.

Et l'éditorialiste de conclure : les caricaturistes que nous honorons étaient des artistes, dont la dernière vision a été un homme masqué avec une arme de guerre. Si cela n’est pas l’horreur, alors rien n’est horreur. Si cela n’est pas le mal, alors rien n’est le mal. Et si les écrivains n’honorent pas leur courage, alors quel courage pourrions-nous honorer ?

Par Thomas CLUZEL

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Thomas Cluzel
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