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Le Parti conservateur du Premier ministre David Cameron et le Labour d'Ed Miliband sont toujours au coude-à-coude dans les sondages, à la veille des élections législatives au Royaume-Uni, annoncées comme les plus serrées en 41 ans.

Britain's Prime Minister David Cameron and the leader of the opposition Labour Party Ed Miliband.
Britain's Prime Minister David Cameron and the leader of the opposition Labour Party Ed Miliband.
© Reuters - Toby Melville

« Neck-and-neck » (« au coude-à-coude »), l'expression est évidemment partout encore ce matin à la Une de la presse, du TELEGRAPH de Belfast à son confrère de Londres THE INDEPENDENT. Et quand conservateurs et travaillistes ne sont pas « au coude-à-coude », l'élection de demain sera « sur le fil du rasoir » (« a knife-edge election »), titre notamment THE DAILY STAR. Le suspens est donc total. Ce scrutin s’annonce même comme le plus serré qu’ait connu la Grande-Bretagne depuis des décennies, précise à nouveau le quotidien de centre gauche de la capitale.

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Sur les cinq sondages publiés hier, deux placent les deux grandes formations à égalité, deux autres accordent entre deux et trois points d'avance aux conservateurs, tandis que le dernier donne les travaillistes en tête d'un point seulement.

D'où cette question de l'hebdomadaire NEW STATESMAN : mais que veut l'Angleterre ? Sauf qu'on ne peut pas dire que la réponse du magasine, lequel n'aura d'ailleurs jamais aussi bien porté son surnom « The Staggers » (« Le tournis ») soit franchement de nature à nous éclairer : nous ne le savons pas, écrit-il, et les Anglais eux-mêmes n’ont pas l’air de le savoir.

Or le mode de scrutin britannique, majoritaire à un tour, accroît qui plus est cette incertitude. Pourquoi ? Parce que le candidat arrivé en tête dans sa circonscription le jour du vote est élu, même s’il ne dispose que d’une seule voix d’avance sur son rival le plus proche. Autrement-dit, dans une élection aussi serrée, quelques dizaines de milliers de voix, dans une cinquantaine de circonscriptions suffiront à déterminer l’avenir politique du pays.

Raison de plus pour voter intelligent dans sa circonscription. Sauf que voter intelligent, en Grande Bretagne, c’est parfois voter en faveur d'un autre parti que celui de son cœur, pour faire barrage à l’adversaire. C'est ce que le magazine SLATE appelle le vote tactique, le jumeau britannique en somme du vote utile à la française et dont les subtilités vous sont rappelées, notamment, dans les colonnes du TELEGRAPH. Comment voter tactique ? La question fait également l'objet d'un article ce matin dans les colonnes du DAILY MAIL, carte électorale à l'appui. Et puis THE GUARDIAN a, lui aussi, mis au point un guide du vote tactique, sans aucune garantie, prend-il soin toutefois de préciser. Pour commencer, le quotidien a la gentillesse de rappeler à ses lecteurs que, le plus sûr, c’est encore évidemment de voter pour son camp, mais si vous voulez faire gagner par exemple, les travaillistes, il pourrait être utile pour faire tomber le gouvernement conservateur de jouer la carte des indépendantistes en Ecosse, ou bien s'agissant du Sud Est de l'Angleterre de vous en remettre au parti souverainiste Ukip, bien que très à droite de l'échiquier politique. A l'inverse, pour faire gagner les conservateurs, là le bon plan pourrait être de voter encore Ukip mais dans le Nord Est du pays, cette fois-ci, ou bien de soutenir le plus possible les libéraux, en Écosse mais aussi en Angleterre.

Quoi qu'il en soit et en dépit des multiples et complexes stratégies adoptées pour faire gagner un camp ou un autre, la probabilité d’un parlement sans majorité claire à l’issue des élections générales de demain dépasse aujourd'hui les 90%. Or conservateurs et travaillistes ont d'ores et déjà exclu presque toutes les alliances possibles. D'où la crainte exprimée par de nombreux commentateurs : un chaos sans précédent attendrait le pays. Sans la moindre envie de transiger, les partis insulaires courent droit au chaos parlementaire, écrit notamment le quotidien suisse TAGES ANZEIGER, cité par Eurotopics. Dans une certaine mesure, on comprend bien entendu la position des deux grands partis. Jusqu'à présent, ils étaient habitués à diriger seuls. Le système électoral assurait une majorité claire. Le scrutin majoritaire engendrait des gouvernements britanniques forts. Sauf que si les sondages ne se trompent pas, la Grande-Bretagne doit dès aujourd'hui se préparer à une période d'incertitude considérable et ce quel que soit le parti qui arrive en tête.

Même analyse pour son confrère espagnol de LA VANGUARDIA. Si ces prévisions devaient se confirmer, il sera difficile d'assembler les pièces du puzzle. Et les négociations de coalition seront si ardues qu'elles pourraient bloquer les institutions. Pis encore, si ce scénario se réalisait, ces élections pourraient apporter plus qu'un gouvernement instable, renchérit la NEUE ZÜRCHER ZEITUNG : elles pourraient accentuer les tendances déjà existantes de division du Royaume-Uni.

De son côté, THE FINANCIAL TIMES semble moins alarmiste que ses confrères. Selon le quotidien britannique, tout ceci reflète avant tout une transformation historique, qui ne devrait toutefois pas susciter d'effroi. Tôt ou tard, les politiques devront admettre que l'ancien système a fait son temps, écrit le journal. Et ils se rendront alors compte qu'ailleurs dans le monde, des Etats sont régulièrement dirigés par des gouvernements de coalition ou des gouvernements minoritaires, et que cela se passe bien. A leur corps défendant, ils seront bien obligés de prendre acte de cette évolution logique et inexorable vers un scrutin proportionnel.

Au final, si les élections de demain aboutissent à un Parlement sans majorité claire, ce serait même plus une chance qu'un drame pour la démocratie britannique, renchérit son confrère du TIMES. Une partie si importante de la gouvernance économique et structurelle du pays étant déjà déléguée à des institutions non politiques, on pourrait affirmer que la Grande-Bretagne est plus que jamais préparée à un gouvernement minoritaire, dit-il. Et qui sait, peut-être pourrions-nous alors assister au retour d'une véritable démocratie parlementaire ? En faisant des alliances ad-hoc, le gouvernement pourrait ainsi transmettre bien plus d'influence aux députés, que ce à quoi nous a habitué la dictature des urnes, typiquement britannique.

Par Thomas CLUZEL

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Thomas Cluzel
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