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Par Eric Biegala

La démocratie Nigériane sera-t-elle la dernière victime - indirecte - de Boko Haram ? C'est la question que se pose une bonne partie de la presse Nigériane après le report annoncé ce week-end des élections - Présidentielle puis locales - qui devaient se tenir samedi prochain... Samedi soir, en effet le président de la Commisison Electorale Nigériane annonçait le report de 6 semaines de la Présidentielle, qui se tiendra donc le 28 mars au lieu du 14 février ; quant aux élections régionales elles se dérouleront le 11 avril. La raison de ce délai quasiment de dernière minute ? Des raisons de sécurité ! L'armée aurait expliqué au chef de la commission électorale qu'elle ne pourrait pas matériellement assurer le soutien au processus électoral, du fait de l'insurrection de Boko Haram dans le Nord-est du pays. Concrètement, les militaires ne se sentaient pas en mesure d'escorter les urnes à l'occasion du scrutin. Ni d'assurer la sécurité du vote lui-même. Qui plus est l'Etat-Major assure préparer une offensive de grande envergure contre Boko Haram... Une offensive qui doit durer six semaine et qui - Bien sûr - devrait en finir avec les djihadistes, lesquels contrôlent une bonne partie de l'Etat de Borno et conduisent de multiples attentats dans les autres villes du pays..."Ce n'est évidemment pas sérieux" , s'exclame Karen Athia dans les colonnes du** Washington Post "** Boko Haram est actif depuis 2009, a tué des dizaines de milliers de civils, a rasé des villes, attaqué d'autres pays , mais aujourd'hui, à moins d'une semaine de la Présidentielle, les militaires nigérians promettent d'éradiquer la révolte d'ici la fin mars? Ce sont ces mêmes militaires, * rappelle Karen Athia, qui avaient juré que les 200 jeunes filles enlevées par Boko Haram avaient été libérées ; ce sont encore eux qui avaient annoncé avoir conclu un cesser-le-feu avec les djihadistes, ce que ces derniers avaient aussitôt démenti. Après des années de carnage, qu'est ce que l'armée nigérianne pourrait faire en six semaines qu'elle n'a pas réussi à faire en cinq ans ? Avec son budget de 5 milliards de dollars ?" En fait le report du scrutin ressemble beaucoup à une manoeuvre du Pouvoir en place - celui du président Goodluck Jonathan, une manoeuvre dilatoire alors que le résultat de ces élections et notamment de la Présidentielle paraissait bien plus ouvert que par le passé. Dans les sondages, son principal adversaire, le général en retraite Muhamadu Buhari fait pratiquement jeu égal avec lui et pourrait parfaitement l'emporter... pour la première fois. Le général Buhari a déjà tenté par trois fois, et vainement jusqu'à présent, d'accéder à la magistrature suprème..."Le parti au pouvoir tirera profit de ce délais"* explique The Economist * "et de plusieurs manière : d'abord cela devrait lui permettre d'inverser la dynamique qui n'était pas en sa faveur jusqu'à ces dernières semaines... Le délai pourrait juguler les gains de l'opposition, au moins parce que cette dernière n'a pas les ressources financières du parti au pouvoir pour une campagne électorale ralongée... Ensuite la violence continue, particulièrement dans le nord du pays ne manquera pas d'y faire baisser le taux de participation, précisément là où l'opposition est la plus forte... On redoute aussi, * précise l'hebdo britannique,* que les partisans du parti au pouvoir n'alimentent les tensions religieuses... si par exemple les violences contre les Chrétiens réapparaissent cela pourrait détourner ceux-ci de tout vote en faveur de Muhammadu Buhari, qui est Musulman* ", remarque encore The Economist ...Force est de constater que cela fait des mois que les membres et les représentants du parti du Président Goodluck Jonathan demandaient un report des dates de scrutin... mais pour des raisons à chaque fois différentes. "Le conseiller à la Sécurité Nationale du pdt disait le mois dernier que ces élections devraient être retardées parce que la Commission Electorale, dont c'est le travail, n'avait pas réussi à distribuer plusieurs dizaines de millions de cartes électorales" , rappelle Karen Athia dans le Washington Post ... A Lagos, le Vangard ** remarque lui que l'argument selon lequel les militaires ne seraient pas capables d'assurer la sécurité notamment les opérations de vote est pour le moins spécieux : "par le passé, la sécurité des scrutins avait été assuré par la police et par le corps de la défense civile "... pas par l'armée ! Et quand bien même on choisirait de faire appel à l'armée pour ce faire, sa déclaration comme quoi elle ne pouvait pas garantir la sécurité le jour du scrutin "est une simple abdication de son devoir constitutionnel" , écrit le journal reprenant les termes de la déclaration d'un collectif d'une vingtaine d'ONG et d'associations de la société civiles. La confiance dans l'indépendance des forces armées nigériannes est de toutes façon particulièrement basse, reprend The Economist** qui rappelle que nombreuses sont les radios du pays à avoir diffusé un enregistrement dans lequel on entend des cadres du parti de Goodluck Jonathan tenter de convaincre les militaires de manipuler les résultat d'un vote lors d'une élection partielle en juin dernier... Mais ce que tout le monde craint, précise encore l'hebdomadaire *"c'est que ce report du scrutin ne soit que le prélude à quelque chose de beaucoup plus menaçant. Constitutionnellement le Nigéria doit organiser ses élections au minimum 30 jours avant le 29 mai, date à laquelle le gouvernement sortant remet sa démission... Pour le moment les scrutins devraient effectivement se dérouler avant le 29 mai mais un repport supplémentaire n'est pas a exclure... Il serait hors la la loi et mettrait un terme à toute espèce de démocratie au sein de la plus importante économie Africaine". * Une perspective que l'avocat militant radical Femi Falana évoque lui aussi dans les colonnes du Premium Times de Lagos... *"Si Boko Haram n'est pas défait par les forces armées du Tchad, du Cameroun et du Niger d'ici les six prochaines semaines, les militaires du pays demanderont probablement un nouveau report du scrutin, arguant que la situation sécuritaire dans le Nord-Est" * ne permet pas de l'organiser. "Et comme ni la Constituition, ni la loi électorale n'autorisent de report supplémentaire, le processus démocratique sera tout simplement arrêté, laissant place à ce fameux Gouvernement National Interimaire dont on nous rebat les oreilles" ... Et Femi Falana prévient : ça ne tient pas que du fantasme ! "Certains des chefs militaires actuels du Nigéria ne sont autres que ces colonels qui déjà, en 1993, avaient annulé l'élection présidentielle", reconduisant le régime de junte militaire qui présidait aux destinées du pays depuis près de 30 ans...Pour lui c'est évident : le repport du scrutin de février n'est que le premier signe d'un retour des militaires au pouvoir.

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Thomas Cluzel
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