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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'opportunisme politique de l’UE et de la Turquie et la défiance entre direction et personnel d’Air France.
Alors qu'il y a quelques jours à peine encore, on pouvait lire dans les médias européens des centaines d'articles et de commentaires appelant à s'attaquer à la dictature, la tyrannie, la trahison et le despotisme du président turc, voici que les Européens aperçoivent subitement en lui un dirigeant politique dont ils ont besoin. 48heures après la visite d'Erdoğan à Bruxelles, nombre de journaux n'en reviennent toujours pas de cette flagrante démonstration d'opportunisme politique.

European Commission President Jean-Claude Juncker welcomes Turkey's President Tayyip Erdogan at the EU Commission headquarters i
European Commission President Jean-Claude Juncker welcomes Turkey's President Tayyip Erdogan at the EU Commission headquarters i
© Reuters - François Lenoir

Côté européen, tout d'abord. Le quotidien de Karlsruhe BADISCHE NEUESTE NACHTRICHTEN rappelle qu'aucun politicien européen n'avait auparavant parlé de surcharge face à l'afflux de réfugiés pour la Turquie, alors que ce pays a accueilli plus de deux millions de réfugiés au cours des deux dernières années. Personne n'avait non plus jugé utile, jusqu'à présent, d'inviter le président Erdoğan à un sommet de crise à Bruxelles. Longtemps, les Turcs ont été laissés seuls face au problème de cette immigration, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan financier. Et maintenant, on leur demande d'aider les Européens. Pourquoi ? Parce que Bruxelles s'est enfin résigné à parler de surcharge, juste au moment où l'Europe se retrouve, elle-même, confrontée directement au problème sur son propre sol. Une attitude indigne de l'Europe, estime l'éditorialiste.

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Car au-delà de cette démonstration d'opportunisme, Erdoğan reste pourtant, en effet, un partenaire peu enviable pour l’Union Européenne, précise THE WALL STREET JOURNAL. Depuis ces derniers mois, Ankara a réprimé l’opposition et mis sous les verrous tous ses principaux rivaux. En clair, Bruxelles courtise aujourd'hui la Turquie alors que la répression des voix critiques n'a jamais été aussi marquée et que le sud-est du pays est en état de quasi guerre civile.

Reste que si l'Union Européenne utilise Erdoğan quand ça l'arrange, dénonce le quotidien d'Ankara proche du gouvernement YENI SAFAK, le moment choisi par l'UE pour présenter sa requête à la Turquie ne pouvait pas mieux tomber, en réalité, pour le président turc, nuance le journal de Vienne DER STANDARD. Quelques semaines à peine avant les nouvelles élections législatives en Turquie, censées corriger le mauvais résultat obtenu par le parti au pouvoir lors du dernier scrutin, Erdoğan est lui venu chercher des images fortes, que les médias turcs puissent relayer : en clair, l'image d'un président en sauveur de l'Europe. Autrement-dit, renchérit LE TEMPS de Genève, Erdoğan a parfaitement saisi l’enjeu. Ses faux calculs en Syrie ont notamment entraîné des problèmes en Turquie, si bien que sa popularité est aujourd'hui en baisse. Et c'est pourquoi le chef de l'Etat turc est venu à Bruxelles, conclut la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG. Une sorte de donnant-donnant ou perdant-perdant, c'est selon.

Autre sujet toujours à la Une de la presse étrangère : le spectacle quasi unanimement condamné de dirigeants de la compagnie Air France obligés de fuir en haillons.
Quand THE GUARDIAN jugent que les démonstrations de colère des salariés en grève ont pris un tour choquant, le site BLOOMBERG juge pour sa part qu'aucun pays ne peut rivaliser avec la France quand vient le temps de la ténacité et, souvent, de la vraie méchanceté de certaines manifestations de travailleurs. Quant au WALL STREET JOURNAL, il fustige, lui aussi, l’attitude de ces syndicats qu’il rend responsables du coût humain des réformes.

A shirtless Xavier Broseta (2ndL), Executive Vice President for Human Resources and Labour Relations at Air France, is evacuated
A shirtless Xavier Broseta (2ndL), Executive Vice President for Human Resources and Labour Relations at Air France, is evacuated
© Reuters - Jacky Naegelen

Sauf que ce spectacle n’est que la partie émergée d’un iceberg d’échecs à tous les niveaux, nuance pour sa part LE TEMPS de Genève. Comment avec un bilan aussi désastreux (perte d’argent sur le trafic passagers, perte d’argent sur le fret et un secteur long-courrier en difficulté), le PDG Alexandre de Juniac, polytechnicien et énarque, a-t-il pu être reconduit de façon éclatante en mai dernier, pour les quatre prochaines années et avec 95% des suffrages des actionnaires ?

On ne peut pas comprendre l’exaspération ambiante au sein de la compagnie sans avoir en tête les embuscades à répétition, explique notamment un syndicaliste interrogé dans les colonnes du journal. Air France est le royaume du mélange des genres, dit-il. Quand le premier ministre Manuel Valls nous traite de voyous, il oublie de regarder les frustrations et les rancœurs accumulées sous le tapis de nos avions.

Autre exemple de confusion des genres, hier, après avoir traité de «voyous» les membres du personnel qui s’en sont pris physiquement aux responsables des ressources humaines, Manuel Valls omet de préciser que l’un de ses plus proches collaborateurs, chargé des Affaires sociales, va prendre le poste de directeur des ressources humaines de la compagnie. Un profil de négociateur accompli. Mais aucune expérience dans le secteur du transport aérien en proie aux plus grands bouleversements de l’ère moderne. Et pourtant, le PDG de Lufthansa est un ancien pilote, longtemps responsable du secteur fret de la compagnie allemande. Parcours similaire pour le patron de British Airways, lui aussi ancien commandant de bord. Quant au fantasque patron du low-cost Ryan Air, il a jeté son dévolu sur le transport aérien depuis le début des années 90.

Ce faisant, on comprend déjà mieux cette défiance à tous les niveaux aujourd'hui entre la direction et le personnel d’Air France. Une défiance également encore attisée par des faits tels que cette prime de 400 000 euros initialement accordée, en mai 2012, à l’ancien PDG d’Air France, débarqué pour mauvais résultats, après avoir bénéficié pour lui et des proches de billets à tarifs très privilégiés alors même qu’il clamait la nécessité, pour les salariés, de faire «d’énormes efforts». Le ministre de l’Economie de l’époque, Arnaud Montebourg, s’était interposé. La prime n’avait pas été payée. Son remplaçant, Alexandre de Juniac, avait dû accepter de diviser son salaire par deux, à environ 900 000 euros par an. Un geste qui, à l’évidence, n’a pas empêché la compagnie de frôler aujourd’hui le «grounding social». Alors, oui, la politique est l’art du possible. Reste toutefois à savoir si ce qu’elle rend possible est aussi le moins risible.

Par Thomas CLUZEL

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