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Par Thomas CLUZEL

La Turquie et la Syrie sont-elles en guerre? Du moins, serait-il possible que Bachar el-Assad essaie d'attirer Erdoğan dans sa propre guerre ? Voilà la question posée encore ce matin à la une du journal d'Ankara HURRIYET DAILY NEWS, et ce alors qu'un obus syrien a de nouveau touché hier un village turc, cette fois-ci sans faire a priori de victime. Du coup, toute la presse s'inquiète à présent d'une possible internationalisation du conflit, à commencer donc par le journal d'Ankara. La première réaction de la Turquie au mortier syrien la semaine dernière était simplement destinée à protéger sa frontière dit-il. Cela ne constituait en rien un acte de guerre à proprement parler, d'autant que le régime Damas a lui même exprimé ses condoléances officielles. Sauf qu'avec la nouvelle attaque d'hier, la situation est désormais davantage susceptible de dégénérer.

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La Turquie, avec sa rhétorique guerrière, est en train de créer les conditions pour une internationalisation du conflit syrien estime notamment la SUDDEUTSCHE ZEITUNG Et pourquoi ? Car la Turquie chercherait à s'imposer en tant que leader régional. A l'inverse, la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG se montre elle plutôt optimiste. Ni le président syrien, ni la Turquie, n'ont intérêt à entrer en conflit ouvert écrit le journal. Assad a besoin de son armée pour combattre la rébellion à l'intérieur de ses frontières. Et la Turquie peut craindre à juste titre une guerre qui s'étendrait à toute la région du Proche et du Moyen-Orient. Même analyse pour son confrère suisse NEUE ZÜRCHER ZEITUNG. Il est compréhensible que la Turquie réagisse militairement aux tirs sur son propre territoire, mais Ankara ne durcira pas inutilement le conflit. Au contraire, la Turquie a tout intérêt à ce que la transition dans le pays voisin soit la plus régulière possible. Car un vide au pouvoir, voire un morcellement territorial de la Syrie selon des lignes de démarcation ethniques et confessionnelles, pourrait également déstabiliser la Turquie elle-même, notamment, par rapport à la question kurde.

En d'autres termes analyse de son côté le journal de Prague LIDOVE NOVINY, la Turquie ne veut pas mener d'actions militaires contre la Syrie, mais simplement défendre son territoire et ses propres intérêts. Alors bien sûr les prétextes pour une attaque ne manquent pas. Mais là n'est pas la question pour la Turquie écrit encore le journal. La Turquie impose déjà son influence par le soutien en armement des rebelles et dans ce contexte, un obus, avec tout le respect qu'on doit aux victimes est une banalité.

Autrement dit, il n'y aurait pas d'escalade à craindre, en revanche la situation pourrait contraindre la communauté internationale à intervenir enfin en Syrie estiment certains commentateurs. C’est le cas notamment du journal espagnol EL PAIS, lequel appelle explicitement à une intervention. La gravité de la décision du Parlement turque jeudi dernier d’octroyer son feu vert au gouvernement pour intervenir militairement en Syrie devrait enfin inciter l'Occident et les pays arabes les plus impliqués à intervenir une bonne fois pour toutes dit-il, afin de mettre fin à une tragédie qui nous fait honte à tous.

Son confrère du TAGESSPIEGEL appelle lui aussi l'Occident à faire davantage pression sur la Syrie, d’autant dit-il que les alliés de Damas et en particulier la Russie et l'Iran sont désormais sur la défensive écrit le journal. Il était déjà improbable de soutenir un gouvernement qui tue ses propres citoyens, mais si ce même gouvernement s’en prend à présent aux citoyens des autres pays, en plus des siens, alors cette position n'est tout simplement plus crédible. Si Damas étend elle-même le conflit au-delà de ses frontières, comment Moscou et Téhéran pourraient-ils encore mettre en garde contre une ingérence étrangère en Syrie ? Voilà pourquoi conclue le journal, l'Occident devrait se servir de cette faiblesse des alliés de la Syrie pour les inciter à faire davantage pression sur le régime de Damas.

Le problème, c'est que l'OTAN de son côté ne veut pas d'un nouveau conflit au Proche-Orient précise pour sa part DIE WELT, car l'Europe est trop occupée à résoudre sa crise économique et financière et les Etats-Unis en pleine campagne présidentielle ne veulent pas s'impliquer dans des disputes extérieures.

En réalité, cette crise syrienne serait une sorte de révélateur de ce que nous sommes analyse l'éditorialiste de LA REPUBBLICA. Difficile, par exemple, de dire à quoi sert Catherine Ashton, drapée dans le titre pompeux de Haut représentant pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité de l’Union. Personne ne sait non plus ce que pensent les vingt-sept ministres des Affaires étrangères, figurants hybrides d’une Union faite d’États non plus souverains mais pas encore fédéraux. Sans idées ni ressources, et sans gouvernement commun pour affronter la crise, voilà ceci explique aujourd'hui notre silence ou les balbutiements sans suite des représentants européens. Et pourtant, étant donné l’histoire qu’elle a derrière elle, une histoire de démocraties et d’États restaurés grâce à l’union de ses propres forces, après des siècles de guerres religieuses et idéologiques, l’Europe possède plus que n'importe qui tous les instruments intellectuels et politiques appropriés pour conjuguer autorité et démocratie.

Même analyse pour le HUFFINGTONPOST. Des corps jonchant les rues, des quartiers éventrés et des bombardements aveugles. Autant d'images et de récits intolérables. Or rien ne semble bouger. Les Etats-Unis sont en campagne électorale. Quant aux Européens, quand bien même voudraient-ils intervenir, qu'ils ne le pourraient tout simplement pas. L’impuissance de l’Union Européenne face au drame syrien témoigne de l’absence d’une politique étrangère européenne crédible. Et l'article de conclure, l'Europe du "soft power" est nue. Elle attend novembre comme on attendrait Godot. En espérant qu'alors les Etats-Unis bougeront ou que les insurgés auront pris le dessus.

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Thomas Cluzel
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