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Par Thomas CLUZEL

Leur pays ne leur reconnaît pas la citoyenneté. Apatrides, rayés des cartes et privés de droits, où qu’ils aillent, les Rohingyas, minorité musulmane sunnite de l’Ouest birman obligés de s’inventer une vie dans la misère sont rejetés, stigmatisés et persécutés en silence prévient ce matin LE TEMPS de Genève. Les autorités birmanes annoncent 88 morts, mais les ONG évoquent pour leur part un bilan beaucoup plus lourd. En une semaine, 28 000 personnes auraient déjà fuient les affrontements entre les bouddhistes majoritaires et la minorité musulmane. Quant aux informations que reçoivent les ONG elles sont accablantes : meurtres, viols, maisons pillées et brûlées. Tout cela sous le regard des forces de l’ordre birmanes, quand ce n’est pas avec leur participation.

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Alors ce n'est pas la première fois que cette région de l’ouest birman, l'une des plus pauvre du pays s’embrase puisque l'été dernier, déjà, des heurts intercommunautaires avaient fait officiellement 80 morts et poussé 75 000 personnes à fuir. En réalité, cela fait même des décennies que la tension règne entre les deux communautés, musulmane d'un côté et bouddhiste de l'autre, un paradoxe amer d'ailleurs quand on songe que ces derniers pâtissent eux-mêmes de l’oppression systématique que le pouvoir central inflige aux minorités ethniques. Toujours est-il que pour les bouddhistes, précise le BANGKOK POST, comme pour une grande partie de la population du pays, les Rohingyas sont des immigrés clandestins venus du Bangladesh envahir le pays et instaurer un Etat islamique.

Et pourtant, selon le secrétaire général de l’ASEAN, l'Association des nations de l’Asie du Sud-Est, interrogé dans le journal de Bangkok, il est faux de présenter ce conflit comme un problème lié à l’islam, il s’agit davantage d’une question politique. Sans compter que ces violences pourraient également avoir des répercussions stratégiques au niveau de toute la région, car les troubles pourraient pousser un certain nombre de réfugiés à passer la frontière, un exil qui aura ensuite de lourdes conséquences humanitaires et sécuritaires.

Mais alors qui aurait intérêt aujourd'hui à voir s'affronter, à intervalle régulier, ces deux communautés. Dans un article de l'IRRAWADY publié sur le site du courrier international, le directeur du journal birman avance plusieurs hypothèses : Certains affirment que ces violences ont été instiguées par des courants radicaux du Parti au pouvoir, pour saper les réformes du président. Et puis d'autres estiment que ces affrontements viseraient à permettre aux forces armées birmanes, de retourner sur le devant de la scène. Autrement dit, les généraux au pouvoir joueraient en somme la carte de l’islamophobie pour s’attirer la sympathie de la population.

Quoi qu'il en soit, ceux qui attisent aujourd'hui la haine entre les communautés musulmane et bouddhiste chercheraient donc à faire dérailler le processus de démocratisation en cours. Car de fait, les troubles au Rakhine, cette région de l’ouest birman représentent un défi pour le processus de réconciliation nationale que le président a lancé depuis 2010. Alors les autorités parviendront-elles à rétablir le calme et surtout à panser les vieilles fractures ethniques ? interroge le quotidien de Chennai THE HINDU. De la réponse dépendra la crédibilité non seulement des réformes politiques en cours, mais aussi la crédibilité de l'opposition et notamment d'Aung San Suu Kyi, l’icône de la démocratie, laquelle a complètement échoué jusqu'à présent à calmer la situation. Et d'ailleurs, nombreux sont ceux qui se disent aujourd’hui désenchantés par l’inaction de ceux qui se proclament pourtant encore comme les représentants du mouvement démocratique.

Alors c'est le cas notamment d'une organisation de journalistes birmans dissidents, DEMOCRATIC VOICE OF BURMA, qui récemment dans une tribune publiée sur son site et là encore relayée par le courrier international déclarait : Osons critiquer Aung San Suu Kyi. La lauréate du prix Nobel de la paix joue certes un rôle majeur dans le processus de démocratisation, mais son parti doit apprendre à se remettre en cause, tout particulièrement sur la question explosive des minorités ethniques cibles de persécutions dans son pays. Et de fait, son absence de réactions à propos du sort des Rohingyas semble de plus en plus embarrassante au fil des mois. S’exprimant début octobre, devant un parterre de journalistes, Aung San Suu Kyi s’est attiré de nouvelles réprobations en affirmant que son parti politique ne pouvait rien pour les Rohingyas car ils n’étaient pas parties prenantes dans le gouvernement. Une déclaration aussi ridicule que fausse.

Le problème poursuit l'article, c'est que certains de ses alliés soulignent aujourd'hui qu'il serait contre-productif de blâmer la championne birmane de la démocratie en ce moment, au prétexte notamment, que les militants birmans pro démocratie ont tout intérêt à défendre la prix nobel de la paix pour les élections de 2015, son parti étant le mieux placé pour contester la suprématie des militaires au Parlement. Alors c’est une évidence, mais ce qui l’est moins, en revanche, c’est le bénéfice que peuvent attendre de cette transition les Rohingyas, privés de citoyenneté et largement méprisés, y compris au sein de la LND, le parti d'Aung San Suu Kyi. Après tout, peut-être n’est-ce tout simplement pas dans ses priorités, à moins, selon certains analystes que sa collaboration avec le gouvernement ne l’empêche de se montrer ouvertement critique. Quoi qu'il en soit conclue l'article, même si les opinions à l’intérieur des frontières sont capitales, la communauté internationale a elle aussi un rôle à jouer et notamment celui de critiquer les dirigeants de tous les partis, y compris l’icône de la démocratie.