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Par Thomas CLUZEL :

Une légende chinoise raconte que si l’on voit un moineau marcher vers soi, son premier pas annonce la fortune, et puis, successivement jusqu’au douzième, le pouvoir, le succès auprès des femmes, la santé, la gaieté d’esprit, la réussite, la sagesse suprême, une épouse fidèle, une femme et une maîtresse vivant en harmonie. Mais si le volatile effectue un treizième pas, alors tous ces dons du ciel se mueront en cauchemar. Ainsi va la vie, cette douce chinoiserie.

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Et à l’évidence, le moineau qui s’est posé hier sur la plume de Mo Yan a pris soin de compter ses pas pour ne pas gâcher ce don du ciel : un Prix Nobel de littérature. Une récompense très vite saluée sur les réseaux sociaux chinois. Près de trois millions de commentaires ont été postés dans l'heure qui a suivi l'annonce.

Parmi ces commentaires, le principal site de micro blogs SINA WEIBO a notamment écrit ceci, en des termes bien choisis : Félicitations au premier prix Nobel de littérature authentiquement chinois. Et pourquoi "Authentiquement chinois" ? Evidemment pour bien marquer la différence avec le prix obtenu, 12 ans plutôt par un certain Gao Xingjian, qui lui avait émigré en France et même obtenu la nationalité française quelques années auparavant, et dont l'œuvre est toujours bannie en Chine. L'enthousiasme du QUOTIDIEN DU PEUPLE à l'annonce de l'attribution du prix Nobel est lui aussi symptomatique, bien loin du véritable black-out qui en 2010 cette fois-ci avait accueillit l'attribution du Prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo, toujours retenu en prison. Hier, l'organe officiel du parti n'a donc pas jugé bon de traiter de « clowns » les membres du jury suédois, comme il l'avait fait deux ans plus tôt.

D'autres, en revanche, s'en sont chargés à sa place précise le WALL STREET JOURNAL. C'est le cas notamment du dissident chinois Wei Jingsheng, considéré comme le père du mouvement pro-démocratie et aujourd'hui en exil à Washington après avoir purgé 18 années de prison en Chine. Il met en cause le comité Nobel, assurant que le choix de Mo Yan a été fait parce qu'il serait toléré plus facilement par le régime communiste. Tout en saluant le talent littéraire de son compatriote, il s'interroge toutefois sur certaines de ses actions, citant par exemple le fait qu'il ait copié à la main une partie d'un discours de Mao Zedong pour un ouvrage commémoratif. Et le journal américain de préciserencore ce matin, célébré au début de sa carrière dans les cercles littéraires chinois pour son style sournoisement subversif, Mo Yan est depuis quelques années la cible de certains militants des droits de l'homme qui lui reprochent de ne pas avoir usé de sa stature pour faire pression sur le gouvernement en plaidant, notamment, pour davantage de liberté d'expression. Et c'est ainsi, par exemple, que l’artiste dissident Ai Weiwei s’est montré lui aussi pour le moins acerbe hier à l’égard de son compatriote, jugeant que le Comité Nobel avait commis une erreur en récompensant un auteur qui porte la tâche du gouvernement.

Et pourtant, Mo Yan est un écrivain qui semble ne rien s'interdire. Pornographie, sexe, cannibalisme, violence absurde, supplices, catastrophes sanitaires, corruption, Révolution culturelle, incurie des autorités. Ses fables parfois terrifiantes et sardoniques, presque toujours drôles donnent l'impression d'une explosion libératoire de la parole. Dans le Journal suisse LE TEMPS, Noël Dutrait, spécialiste de la littérature chinoise et l'un des principaux traducteurs de Mo Yan écrit : Il a eu par le passé des ennuis avec la censure. Mais il n'est pas considéré comme un dissident. On lui fiche la paix et il écrit ce qu'il veut. Il y a aujourd'hui une certaine tolérance à la critique, lorsqu'elle est formulée de manière voilée. Et de fait, Mo Yan ne ménage pas ses critiques, voilées certes mais bien réelles contre les hauts faits du régime chinois.

Alors c'est vrai, il est membre du parti communiste, vice-président de la très officielle Association des écrivains chinois. Mais il n’en est pas moins un esprit libre. Son œuvre est traversée par une critique sociale acerbe, ainsi qu’une dénonciation cruelle des travers du système et de la corruption endémique des petits cadres du parti. Et c'est d'ailleurs sans doute ce qu'on lui reproche, s’en prendre essentiellement aux cadres locaux du Parti et jamais à ses dirigeants nationaux. Le moins qu’on puisse dire est que son attitude envers le pouvoir est donc ambiguë. Mais après tout n'est-ce pas là l’image d’une majorité de Chinois aujourd’hui ?

En fin de compte poursuit le NEW YORK TIMES ce matin, le nom de plume qu'il s'est choisit, Mo Yan, celui qui ne parle pas est davantage le nom d'un homme qui réfléchit davantage qu'il ne critique. En 2009 rappelle ainsi le quotidien américain, il avait déclaré : Un écrivain doit s'exprimer face au côté obscur de la société et à la laideur de la nature humaine, mais nous devons nous garder d'une expression uniforme. Certains préféreront crier dans la rue, mais il nous faut tolérer aussi ceux qui se cachent dans leur chambre et se servent de la littérature pour exprimer leurs opinions.

Et puis pour terminer, je vous citerai cette blague qui circulait hier sur le site de micro blogs chinois SINA WEIBO : Mo Yan monte sur la scène pour recevoir son prix, dans le public les applaudissements et les commentaires sont incessants, et voici sa première phrase de remerciement : Mon nom chinois est « Mo Yan », littéralement : Taisez-vous. Alors le public se tait tout d'un coup. Et puis uninternaute fini tout de même par réagir : La prochaine fois, on aura qu’à donner directement le prix Nobel à un écrivain nord-coréen.

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Thomas Cluzel
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