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Par Thomas CLUZEL

On l’avait désigné pour dire quelques mots au micro. A l'époque, il n’était qu’un enfant, il n’avait pas encore 10 ans. Il vivait dans un petit village, le premier évêque de la région passait par là et le petit Hugo avait été choisi pour lui rendre hommage. Du moins, c’est ainsi qu’Hugo Chávez raconte aujourd'hui sa première expérience avec les médias. Cinquante ans plus tard, converti en un dieu médiatique, il a désormais devant lui plusieurs micros sinon, tous les micros. Et lorsqu'il s’adresse à la foule vêtue de rouge il hurle : “Depuis ces hauteurs, je sens que Chávez ce n’est pas moi, que Chávez est un peuple. Je suis un peuple. Je me sens incarné en vous. Vous êtes tous des Chávez. Nous sommes tous des Chávez.”

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Alors que s’est-il passé entre ces deux moments ? Difficile à comprendre concède la revue littéraire mexicaine LETRAS LIBRES. On invoque tantôt l’indiscutable vocation militaire, tantôt l’exceptionnel talent de communicateur, mais aussi le flair politique, sans oublier la soif de célébrité et de pouvoir. Quoiqu'il en soit, le Venezuela est aujourd'hui à son service, transformé en une énorme machine médiatique ayant pour mission de construire et de promouvoir un mythe nommé : Hugo Chávez.

La fabrication d'un mythe, vérités et mensonges, c'était justement le thème cette semaine du Courrier international, l'hebdomadaire qui brosse le portrait d'un homme qui en quatorze ans de pouvoir a transformé son pays, et qui malgré son cancer a décidé donc de se présenter à nouveau devant les électeurs dimanche prochain.

Toute la question est de savoir si Chávez va survivre, au sens propre comme au figuré. Et à ce titre, toute la presse à l'instar d'EL PAIS encore ce matin s'accorde à dire qu'il conserve toutes ses chances, malgré sa maladie ou plutôt, grâce à sa maladie. Son cancer lui aurait même procuré une trêve estime le mensuel de Bogota GATOPARDO. Le regain de popularité de Chavez observé depuis quelques mois serait essentiellement dû à la couverture médiatique consacrée à son cancer. Car pour le reste, il est évident que le contexte n’a rien à voir avec celui des élections précédentes.

Autrefois écrit le GUARDIAN, tout se passait comme au bon vieux temps. Une foule immense se pressait autour de son bus, scandait son nom, et quand il émergeait enfin, tous criaient et s’amassaient cherchant désespérément à l'embrasser. Bien sûr, le leader vénézuélien suscite encore une dévotion hystérique de la part de ses partisans. Car il n'est pas seulement un leader, il est un rédempteur commente EL PAIS. Pour toute une frange de la société, Chávez était la réincarnation de Bolivar, mieux encore, il était un auxiliaire du Christ. Sauf qu'aujourd'hui, Chávez n'est plus cet insurgé qui promettait de renverser l'ordre établi et de refonder le Venezuela. Il ne souhaite plus prendre d'assaut le palais présidentiel, mais simplement le garder. Autrement dit reprend le journal britannique, après avoir dominé son pays comme un colosse, Chávez se retrouve à présent confronté à sa première et sans doute, sa dernière, vraie course électorale.

Lors des scrutins précédents renchérit son confrère de Bogota, l’opposition tenait à peine debout. Mais en 2012, la situation est différente. Tout indique que les électeurs veulent surmonter les conflits et la polarisation, grâce à des hommes qui ne soient pas des références évidentes à la vie politique de ces cinquante dernières années. Et puis le quasi-monopole de la vérité publique exercé par Chávez pendant toutes ces années a masqué la réalité. Des millions de Vénézuéliens lui ont fait une confiance aveugle, buvant ses paroles comme étant, du moins le croyaient-ils, un miroir fidèle de la vérité. Or aujourd’hui, beaucoup d’entre eux réalisent que leur pays connaît une crise sans précédent : tout d'abord la criminalité est aujourd'hui la plus élevée du continent. L’insécurité aura été d'ailleurs l’un des thèmes majeurs de cette campagne écrit le quotidien de Caracas EL NACIONAL, et la première préoccupation de 61 % de la population selon les sondages. Ensuite et pour ne rien arranger, les niveaux d'inflation sont eux aussi les plus élevés du continent. En 2008, après l’effondrement des prix du pétrole, une récession économique s’est enclenchée qui malgré la remontée des prix n’a commencé à se résorber qu’au dernier trimestre 2011. La stagnation économique, les coupures d’électricité, la pénurie de logements et la précarisation de l’emploi ont donc fait perdre à Chávez une partie de son magnétisme, ce que le journal suisse LE TEMPS résume ainsi, aujourd’hui, le paradis promis a des allures de cimetière de projets.

Mais la situation est paradoxale, car malgré tout, le président incarne toujours l’espoir des plus pauvres qui le voient comme une figure protectrice. Ce qu’il gère le mieux écrit LETRAS LIBRES, c’est l’espoir des pauvres. Et pourquoi ? Parce que les “missions sociales”, ces programmes d’aide aux démunis, financés par la rente pétrolière ont effectivement transformé la société et dopé la popularité de Chávez, au point d'ailleurs précise le site d'information OPERA MUNDI que l’opposition, qui avait d’abord farouchement critiqué l’initiative assure maintenant que ces programmes seront maintenus en cas de victoire. Seulement voilà, même si au Venezuela un plein d’essence coûte moins cher qu’une petite bouteille d’eau minérale, le budget de l’Etat et les réserves de devises n’ont jamais été autant à la merci d’un retournement de la conjoncture pétrolière. Or plus un pays est pétro-dépendant et plus il est susceptible de sombrer dans l’autocratie, la corruption, le clientélisme, et moins son économie se diversifie pour donner leur chance aux générations futures quand le pétrole n’existera plus ou qu’il ne servira plus à rien.

Pour l’emporter, le candidat de l’opposition devra donc imaginer un avenir prospère mais surtout crédible. Et le défi s'annonce difficile car remplacer le “socialisme du XXIe siècle” exigerait énormément de compromis politiques et économiques, dans un pays qui a l’habitude d’avoir la vie facilitée par les revenus du pétrole. Or même si Chávez n’a pas réussi à convaincre ses compatriotes du bien-fondé du socialisme, en revanche, il a réussi à conforter le mythe déjà bien ancré dans la culture nationale selon lequel les Vénézuéliens méritent le meilleur que l’Etat pétrolier peut leur garantir.

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Thomas Cluzel
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