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Si l'Occident ne peut supporter l'idée d'un maintien de Bachar el-Assad au pouvoir, il ne prendra pas le risque de le renverser. Entre la dictature exercée par le régime de Damas et la menace que représente le califat de la terreur, il a choisi le moins pire de deux maux insupportables. Le régime de Bachar el-Assad serait-il redevenu fréquentable ?

Syria's President Bashar al-Assad
Syria's President Bashar al-Assad
© Reuters - Khaled Al Hariri

Le site d'information SYRIA REPORT, repris par le magazine SLATE, nous apprend que le régime de Damas a signé un mémorandum d'entente, avec une société allemande, pour la construction d'une centrale électrique en Syrie. Le 2 avril dernier, le directeur général d'une entreprise spécialisée dans l'énergie et basée près de Hambourg a conclu un accord, avec Damas, pour livrer une usine de 360 mégawatts, qui serait alimentée au gaz, précise toujours la publication, selon laquelle en revanche, aucun détail sur l'emplacement, le coût, le financement ou le calendrier de livraison n'a été communiqué.

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Une transaction a priori légale, puisque les sanctions européennes qui concernent notamment le secteur financier n'interdisent pas, de manière explicite, les investissements dans le secteur de l'énergie ou des contrats avec le gouvernement syrien. Légal donc mais pas très moral et même absurde, puisque face à l'absence de pénurie énergétique (en termes non d'alimentation en gaz ou en fioul mais de capacité potentielle de production), le site SYRIA REPORT s'interroge sur l'utilité d'un tel projet, de même que sur la capacité financière des autorités syriennes, mais également la portée médiatique de cet accord aussi bien du côté du régime que de celui de l’entreprise.

S'agissant de ses capacités financières, le régime syrien a tout de même bénéficié ces dernières années de plusieurs aides substantielles, notamment en provenance de son allié iranien, qui a ouvert deux lignes de crédit d'un total de 4 milliards de dollars depuis le début du conflit. Et puis, ce mémorandum d'entente intervient également au moment où un décret présidentiel, signé dimanche dernier, autorise pour la première fois depuis plus de quarante ans la privatisation de la gestion des villes syriennes, ce qui ne devrait pas manquer de paver la voie à l'entrée de nouvelles sociétés privées sur le marché.

Signe des temps qui changent ou manœuvre médiatique ? Toujours est-il que le secteur privé semble ainsi emboîter à son tour le pas aux initiatives diplomatiques. Début avril, des déclarations de la Tunisie laissaient déjà penser à un dégel des relations avec Damas. Et un mois plus tôt encore, c'était le secrétaire d'État américain, John Kerry qui parlait d'entamer des négociations avec la Syrie.

Peu à peu le barrage cède, constate ainsi la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG. Et pourquoi ? Parce que si une solution militaire de la guerre en Syrie n'est toujours pas en vue, en revanche, une solution politique est devenue aujourd'hui la condition sine qua non pour un succès contre l'organisation Etat Islamique. Or cette solution ne peut être obtenue qu'avec le potentat syrien de Bachar el Assad.

En d'autres termes, commente le journal de Nicosie PHILELEFTHEROS, cité par Eurotopics, l'Occident a compris qu'il ne ferait que renforcer les djihadistes s'il s'opposait à Assad. Ce faisant, l'Occident a dû faire un choix et c'est ainsi qu'il s'est résolu, tacitement, à soutenir le régime syrien. La priorité consiste aujourd'hui à faire cesser la menace absolue, directe et existentielle que représente Daech. C'est une question de sécurité. Ce qui, renchérit son confrère madrilène d'EL PAIS nécessite un pacte avec la dictature de Bachar Al-Assad. Voilà la terrible vérité.

THE GUARDIAN à Londres a beau s'échiner à rappeler qu'Assad, bien que présenté comme l'élément d'une solution commun fait depuis toujours partie du problème et non de la solution, quoi qu'il en soit, le dictateur table désormais sur le fait d'être considéré comme un moindre mal par le reste du monde. Et ce faisant, précise la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, qu'on ne lui tiendra pas rigueur d'avoir sur les mains le sang de dizaines de milliers de Syriens.

Voilà pourquoi, même si la tentation est grande de jouer les esprits absents, écrit LE TEMPS de Genève, tout mérite pourtant d’être encore écrit, dit et repensé de la Syrie. Et notamment de remonter le fil des événements, jusqu’aux balbutiements de la tragédie. Dans l’échelle des responsabilités, il est important de bien se rappeler comment tout a commencé. Car cette guerre a fait apparaître tant de monstres et rebattu si profondément les équilibres, que beaucoup ont fini par l’oublier.

A l’origine, donc, il n’y eut qu’une bande d’effrontés à Deraa, au sud-ouest de la Syrie, des gamins seulement, qui se crurent autorisés à tagger un slogan hostile à Bachar el-Assad sur un mur de leur ville. La Tunisie, l’Egypte et la Libye étaient alors en pleine révolution, des tyrans étaient même déjà tombés. Et les Syriens, asservis par quatre décennies de baasisme, avaient cru leur heure venue. Mais un homme avait décidé, à la minute même où ils mettaient un pied dans la rue, à Deraa d’abord, puis à Damas, à Homs et ailleurs dans les gouvernorats, qu’il anéantirait tous leurs espoirs. Bachar el-Assad n’a pas laissé la moindre chance à ses concitoyens.

Et puis les tâtonnements et les promesses non tenues de la communauté internationale ont fait le reste pour transformer la Syrie en un bourbier sanglant et plus inextricable à chaque mois qui passe.

Pendant ce temps, note le quotidien croate VECERNJI LIST, le commerce mondial de l'armement a lui grimpé de 16 % ces cinq dernières années. Dès-lors, qui peut bien être favorable à des traités de paix, lorsque les armes se vendent aussi bien et que le sang se transforme en profits juteux ?

Par Thomas CLUZEL

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