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Le Yémen en proie au chaos : miliciens au nord contre sécessionnistes au sud, chiites contre sunnites, radicaux pro-Iran contre radicaux pro Al-Qaïda.

Manifestation en faveur du président Hadi et contre les milices Houtis, à Sanaa le 23 février.
Manifestation en faveur du président Hadi et contre les milices Houtis, à Sanaa le 23 février.
© Reuters - Khaled Abdullah

Le Yémen est-il en train de s’effondrer ? C’est en tous les cas le constat accablant que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, avait lui-même déjà dressé à la mi-février devant le Conseil de sécurité. Et à la lumière des derniers évènements marquants survenus cette semaine, qu'il s'agisse de l'enlèvement de la jeune française et de sa traductrice ou bien de la volte face du président, officiellement revenu sur sa démission, on se dit que le Yémen est bel et bien aujourd'hui, en effet, au bord de l'effondrement.

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Réputé pays le plus misérable du Moyen-Orient, le voilà confronté depuis quelques semaines à un véritable chaos politique. Et pourtant, même si le territoire yéménite est depuis longtemps atomisé entre milices religieuses, factions tribales ou locales et groupes criminels, le pays dispose depuis quelques jours, en théorie, d’un nouvel exécutif, précise LE TEMPS de Genève : le Comité révolutionnaire, présidé par le cousin du chef de la puissante milice chiite houthiste. Seulement voilà, pour avoir pris le pouvoir par la force, l’équipe dirigeante souffre évidemment d’un manque flagrant de légitimité. Sans compter qu'elle risque fort d’aggraver les tensions entre les chiites qu’elle représente et les sunnites qui constituent la majorité de la population yéménite.

Le président au milieu du chaos
Petit rappel. Les Houthis ont pris le contrôle d'une partie de la capitale Sanaa en septembre dernier, mais ce n'est que fin janvier, que la milice a poussé l'exécutif vers la sortie : le gouvernement a présenté sa démission irrévocable, immédiatement suivie de celle du président Hadi. Du moins, jusqu'à il y a quelques jours, lorsque le président précise le journal libanais L'ORIENT LE JOUR a finalement fait volte-face et expliqué qu’il était toujours le président légitime du pays. C'était samedi dernier, après avoir réussit à échapper à la surveillance des miliciens qui l'avaient assigné à résidence dans la capitale, M. Hadi est réapparu à Aden, dans le Sud du pays, où il a déclaré assumer ses fonctions et qualifié de nulles et non avenues toutes les mesures prises par les Houthis.

Sauf que le Sud du pays est lui-même sous l'emprise de sécessionnistes. Et d'ailleurs, précise le site d'information HAYAT ADEN, le mouvement pour l’indépendance du Sud s'est aussitôt félicité du retour de Hadi, originaire du Sud, avant de l’appeler à appuyer ses demandes d’indépendance. Le journal, cité par le COURRIER INTERNATIONAL rapporte que les tribus du Sud, flairant ainsi l'opportunité qui se présentait à eux ont même organisé un grand rassemblement pour montrer leur détermination à repousser, le cas échéant, une éventuelle tentative d’incursion des houthistes. Et ainsi se rendre indispensables aux yeux de Hadi, devenu malgré lui l'homme providentiel. D'où cette question soulevée par AL YAMEN AL YAMOUN, le journal du Yémen du Nord, dont sont originaires les Houthis : Hadi libéré ou otage ? Car la volonté affichée du président d’être le garant de l’unité du pays risque ainsi d’être mise à mal par des dynamiques qui lui échappent.

Sans compter qu'au-delà du conflit entre le nord et le sud, l’affrontement en cours apparait d’autant plus grave qu’il compte aussi des implications internationales. Le régime sunnite d'Arabie saoudite craint, en effet, que les succès des Houtistes chiites ne profitent à son principal ennemi dans la région : l’Iran. Selon l’Observatoire des pays arabes, Téhéran, qui a vu dans ces évènements une occasion de percer au Yémen aurait notamment fourni aux Houthis une aide financière ainsi qu’une expertise, par le biais du Hezbollah.

** «Somalisation»**
Reste que l’Iran et l’Arabie saoudite se retrouvant, côte à côte, dans la coalition contre Daech en Irak, Téhéran doit tout de même ménager un peu Riyad qui, traditionnellement, considérait le Yémen comme une chasse gardée et ne supporterait pas que Téhéran s’y considère en terrain conquis. Et puis l’attitude de Riyad a elle-même bien changé, précise le magazine SLATE. Depuis le retour d’Afghanistan de salafistes d’Al-Qaïda, le royaume saoudien a lui-même été la cible de plusieurs attentats perpétrés par l’organisation terroriste. Et bien que le régime soit sunnite, au même titre que ses agresseurs, Riyad a vite compris qu’il était potentiellement le prochain sur la liste d’Al-Qaïda. D’où son engagement contre Aqpa, Al-Qaïda dans la péninsule arabique, qui après la récente attaque menée contre Charlie Hebdo est devenue la filiale d’Al-Qaïda la plus dangereuse du monde.

Or à ce titre, reprend LE TEMPS, les houthistes chiites comptent justement parmi les ennemis les plus déterminés et les plus redoutables des jihadistes sunnites. Et c'est ainsi, d'ailleurs, que bien qu'ayant pris le pouvoir par la force, la milice chiite s’est donnée jusqu’ici plutôt bonne presse en combattant les nombreux jihadistes d’Al-Qaïda présents en province. Mais là encore le doute persiste. Car à force de succès, les Houthis risquent de devenir, malgré eux, les alliés objectifs des jihadistes. Et pourquoi ? Parce que s’ils aggravent trop le clivage existant entre les chiites et les sunnites, ils donneront à l’AQPA l’occasion de se poser en défenseur des sunnites et de recruter un nombre de combattants sans précédent. Les héritiers de Ben Laden, d'ailleurs, n’attendent que ça.

En d'autres termes, résume le magazine SLATE, sous l’effet d’une radicalisation confessionnelle, on assiste aujourd'hui à une véritable guerre, dans laquelle les radicaux chiites pro-Iran se battent contre les radicaux sunnite d'Al-Qaïda. D'où le morcellement du territoire et la défaillance de l’Etat, coincé entre toutes ces composantes.

Et le quotidien saoudien AL RIYADH d'en conclure : contrairement à ce qui s'est passé en Irak face à Daech, le Yémen va être livré à lui-même. La « somalisation » est aujourd'hui le scénario le plus probable, écrit-il. La somalisation qui plus que jamais, ce matin, rime avec confusion.

Par Thomas CLUZEL

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Thomas Cluzel
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