Urne électorale - Thomas Tkhaytsuk / Sputnik
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Résumé

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : depuis plusieurs mois les mêmes schémas semblent se répéter. Des électeurs votent pour exprimer leur mécontentement, se sentir exister et mettre le holà à une élite politique trop imbue d’elle-même.

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Le rejet de la bureaucratie, le mécontentement face à la mondialisation, le désir de retour de la souveraineté, la demande de prise en compte des besoins exprimés par les populations, tous ces éléments ont constitué une dimension centrale des principales campagnes électorales ou référendaires récentes. Dernier exemple en date, dimanche, les Bulgares et les Moldaves ont élu à la présidence des candidats de l’opposition, favorables à un rapprochement avec la Russie, au détriment des partis pro-européen jusque là solidement ancrés au pouvoir. Un doublé qui, pour le site d'information russe VZGLIAD repéré par le Courrier International, s'inscrirait donc, là aussi, dans une large tendance de fond : le vote anti-establishment (en l'occurrence, occidental).

Une analyse qui, de la part d'un site catalogué proche du Kremlin, n'a évidemment rien de surprenante. D'autant qu'elle souligne une réalité qu'il serait difficile aujourd'hui de nier : l’euro-pessimisme à l'œuvre et la montée généralisée des populismes. Et peu importe si au final l’Amérique de Trump, la Russie de Poutine ou même le Royaume Uni de Johnson s’annoncent beaucoup plus imprévisibles que les eurocrates bruxellois. L'Europe ne fait plus rêver. Les États membres (ou ceux qui y sont associés) renâclent. Le retour des nations est réclamé partout. D'où cette question, soulevée par un universitaire belge interrogé dans les colonnes du TEMPS de Lausanne : a-t-on atteint le point de non retour ? Politiquement, dit-il, je ne vois pas comment la solution pourrait venir des dirigeants actuels de l’Union Européenne. Prenez, par exemple, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission. Il est l’incarnation même de la vieille Europe qui avance toujours plus, sans réaliser les frustrations qu’elle suscite. Comment oublier, par ailleurs, qu’il a bâti sa carrière politique sur le succès d’un Luxembourg symbole de la mondialisation financière, offrant avant tout des facilités fiscales aux sièges des multinationales ? Ajoutez à cela la décision de son prédécesseur, José Manuel Barroso, de rejoindre la banque Goldman Sachs et le tableau devient accablant ! En ce sens, la force aujourd'hui des mouvements populistes est qu’ils dénoncent de vrais problèmes. Et nul doute que l’élection de Trump va, plus encore, libérer la parole notamment anti-UE.

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Quitte, d'ailleurs, à faire à présent de n'importe quel sujet un règlement de comptes. C'est le cas, par exemple, en Italie. Dans moins de 3 semaines, les italiens seront appelés à se prononcer, par référendum, sur un projet de réforme constitutionnelle qui vise, essentiellement, à simplifier le parcours législatif, en réduisant drastiquement le pouvoir du Sénat. Seulement voilà, après la victoire surprise de Trump et vu la complexité du sujet, la presse se demande si la vague populiste ne pourrait pas influencer le scrutin en le transformant en un simple vote de confiance ou de méfiance envers la personne de Matteo Renzi et sa politique volontariste de réforme. Nombreux sont ceux, notamment au sein du Parti démocrate, qui craignent un effet multiplicateur sur le non, explique Il GIORNALE. Pour les partisans du non, le lien est évident. Ils lisent dans la victoire de Trump une condamnation des establishments nationaux et jugent que le jour du référendum sonnera ainsi le glas pour Matteo Renzi, renchérit l'éditorialiste de LA REPUBBLICA. A moins, dit-il, que l’énorme surprise américaine induise, au contraire, une plus grande prudence. Et de rappeler que, quelques jours après le vote sur le “Brexit”, lorsque les Espagnols ont dû retourner aux urnes après six mois de blocage politique, ils n’ont pas renforcé l’assise de Podemos. Il n’y a pas eu d’effet “Brexit”, comme on parlerait aujourd'hui d'effet Trump : l’électorat espagnol a eu peur d’alimenter l’élan populiste.

Il est donc trop tôt pour déterminer quelles conséquences la présidentielle américaine aura sur le vote italien. Ce qui est certain, c’est que le contexte général a changé. Ce faisant, la question est désormais de savoir ce qui est pire pour la démocratie, s'interroge le journal de Bogota EL TIEMPO : s'agit-il des arguties des leaders de mauvaise foi, de la naïveté de ceux qui se laissent abuser ou bien de l’opportunisme de ceux qui, en étant pleinement conscients de ce qui se passe, se taisent face au mensonge systématique ? Le théoricien de la démocratie Juan Linz (un sociologue et politologue espagnol) a dit que la démocratie est en perdition lorsque l’opposition agit avec davantage d’ambiguïté que de loyauté avec le système politique.

Or que nous révèle la "politique post-vérité", expression que Trump a mise au goût du jour pendant sa campagne ? Qu'elle va beaucoup plus loin que la simple extravagance : elle est fondée sur des mensonges pur et dur. Trump a menti sur les taux de criminalité, sur le taux de chômage, sur le montant du déficit. Or c'est exactement la même stratégie qu'avaient adopté à l'époque, les ténors anti-européens du “Leave”, lesquels ont exagéré sur tout, depuis la contribution britannique au marché européen, jusqu’au coût de l’économie de marché pour les entreprises. Idem, en Colombie : les partisans du non au référendum (au cours duquel les électeurs ont refusé l’accord de paix) n'ont-ils pas menti de façon éhontée ? Les paramilitaires démobilisés allaient (disait-on) recevoir une indemnité mensuelle, les paysans allaient être privés de leurs terres et les petits vieux de leur pension de retraite.

A présent, les citoyens estiment avoir le droit d’inventer leur propre réalité et montrent dans les urnes que la vérité, en revanche, n’a aucune importance pour eux. Et pourtant, en démocratie, débattre consiste à convaincre par la parole, et aucun argumentaire fondé sur le mensonge ne peut être recevable. Ou dit autrement, conclue le journal colombien, lorsque la vérité perd, il ne peut pas y avoir davantage de démocratie.

Par Thomas CLUZEL

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Thomas Cluzel
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