France Culture
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Par Thomas CLUZEL

L'affaire remonte au mois de janvier dernier mais n'a été signalée que la semaine dernière. Le 24 janvier, à Libramont, lors d'une retraite spirituelle des élèves du prestigieux Collège Saint-Michel de Bruxelles, cinq garçons de quatrième prennent part à un rapport sexuel collectif avec une élève de 15 ans qui, selon leurs dires, était parfaitement consentante. Mais la jeune femme n'ayant pas atteint la majorité sexuelle, le procureur a donc décidé d'ouvrir une enquête. Et depuis, la presse marche sur des œufs.

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Pourquoi ? Tout d'abord, précise LA LIBRE BELGIQUE, parce que les parents des élèves exclus depuis du Collège ont lancé un appel, afin que leurs enfants soient laissés en paix et que les faits ne soient plus exposés sur la place publique. Leurs avocats rappellent notamment que la loi interdit l'identification de ces mineurs. Les parents de la jeune fille, soulignent également que si leur fille était consentante, elle a précisé ne pas avoir été l'instigatrice des faits, comme la presse l'a parfois rapporté, qu'elle n'est pas non plus dérangée comme certains l'ont prétendu, qu'elle souffre aujourd'hui de la médiatisation donnée à cette affaire et demandent donc à la presse de faire preuve de responsabilité, en mettant en balance le fait de s'attarder sur des faits qui n'auraient suscité aucune médiatisation s'ils s'étaient déroulés dans un établissement à l'image moins huppée. En clair, les parents d'élèves critiquent aujourd'hui la mise en pâture de la vie privée de leurs enfants, attitude, disent-ils, qui les poursuivra probablement leur vie durant.

D'où cet article, toujours signé de LA LIBRE BELGIQUE, dans lequel le journal reconnait que la liberté de la presse est un outil essentiel de la démocratie mais qu'à force de la sacraliser, elle se dilue parfois dans la liberté du commerce et de l’industrie avec pour seul but, non plus d'informer mais de vendre à n'importe quel prix, pour attiser la curiosité malsaine du public.

Sauf que l'histoire s'est encore compliquée depuis qu'on a appris que le fils d'un ministre était impliqué dans l'affaire. Le site d'information 7 SUR 7 avoue même connaître le nom du ministre concerné, mais se dit bloqué par la loi pour le nommer car la loi, précise le journal, nous interdit de fournir la moindre information susceptible de mener à l’identification des mineurs. Et d'ajouter, notre rédaction respecte donc la loi bien qu’en ce qui concerne ce cas, il existe aujourd'hui des suspicions que le ministre ait usé de son pouvoir pour étouffer les faits.

Selon son confrère flamand HET LAATSTE NIEUWS, le ministre aurait en effet déclaré de façon anonyme, lors d’une interview à un journal francophone, que la jeune fille était une «nymphomane» et une «dérangée», laissant entendre que sa tenue légère montrait des intentions lubriques, résume un chroniqueur sur son blog, ou dit autrement, qu’elle était à l’origine des rapports sexuels en groupe. En clair, le ministre aurait de cette façon cherché à minimiser le rôle des jeunes garçons concernés et se serait également opposé à la mesure d’exclusion prise par l’école. Or dans ces conditions, l'interview pourrait être considérée comme une tentative d’influence de la justice et une violation de la séparation des pouvoirs. Mais, précise à son tour le journal, bien que l’affaire relève d’une question d’intérêt public, l’intérêt du mineur prime, ce qui nous oblige à taire le nom du ministre.

Un silence orchestré était ainsi de mise parmi les journalistes. Du moins jusqu'à ce que l’effet internet, avec la puissance des médias alternatifs et des réseaux sociaux ne réussisse à troubler ce silence concerté et qu'un député ne décide finalement de révéler que l’un des garçons impliqués n'était autre que le fils de la ministre de l’Intérieur.

Or si la ministre a réellement exprimé de lourdes critiques à propos de la fille qui a participé à la soirée libertine, alors l’affaire serait trop grave, juge à présent le portail d’information MEDIAS PRESSE INFO, pour qu’on la laisse à la seule obscénité et au besoin de publicité d’un député populiste. Et de préciser encore, en soi, cette soirée ne nous intéresse pas : ce que des mineurs font ensemble de façon consentie ne peut regarder qu’eux, leurs parents et la direction du collège. Mais là où l’affaire prend corps, c’est quand une ministre est soupçonnée d’avoir violé le principe de séparation des pouvoirs et d’avoir infligé une forme particulièrement abjecte et hypocrite de torture psychologique à une mineure.

Car Joëlle Milquet, c'est son nom, aurait alors abusé de son influence pour juger publiquement une jeune fille qui n’a enfreint aucune loi. Du reste, il est inadmissible de faire porter le chapeau à une seule des protagonistes sous prétexte qu’elle est du sexe faible, poursuit l’article, avant de s’interroger : pourrions-nous accepter un tel mépris de la dignité des femmes de la part d’une vice-première ministre ? Notre société en serait-elle encore à qualifier de Don Juan, de playboy ou de sacré gaillard un adolescent qui serait parvenu à glisser cinq filles sous sa couette, quand une fille qui ferait de même serait une nympho chtarbée ?

Mais plus important encore, nous ne pouvons en aucun cas, dit-il, laisser un député abonné à l’abjection brandir une pseudo-omerta, confisquant ainsi le débat public à son propre avantage et à celui de ses théories de complot. Dès-lors, la question n’est plus de savoir si on peut parler de l’affaire, mais comment faire pour en parler légalement. Peu importent d’ailleurs les raisons pour lesquelles Joëlle Milquet aurait éventuellement abusé de son pouvoir. Seuls comptent les abus dont elle se serait, ou non, rendue coupable. À la ministre désormais de se défendre et de nous rassurer. Et aux journalistes de poser les questions qui fâchent. Le principe étant qu’on ne peut impunément briser la vie, l’honneur et la réputation d’une innocente.

Il y a donc probablement une leçon à tirer de tout ceci : si l’on ne cherche pas rapidement une façon légale de présenter une info qui nous brûle les doigts, ou si nous hésitons, alors les complotistes s’en emparent, l’utilisent au bénéfice de leurs théories fumeuses et la diffusent à la vitesse grand V sur les médias. Il vaut alors mieux prendre le risque de mettre une ministre sur la sellette injustement que de laisser la démocratie à l’abandon. Car les loups, les rapaces et les hyènes n’attendent que ça pour lui faire son affaire.

Voilà pourquoi, comme tout ministre sur lequel pèse des soupçons graves, Joëlle Milquet doit être confrontée aux questions que se posent un nombre croissant de citoyen, à en juger par les remous sur les réseaux. Le cas échéant, cela lui permettra de réfuter les accusations portées contre elle par diverses sources. Et d'en conclure, à deux semaines des élections, l’électeur est en droit de savoir à qui il a affaire avant de se rendre aux urnes.

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Thomas Cluzel
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