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Washington rejette catégoriquement les affirmations du journaliste américain Seymour Hersh, selon lequel la Maison Blanche aurait collaboré avec les services du renseignement pakistanais pour mener à bien le raid des forces spéciales américaines, à l’issue duquel Ben Laden a été tué au Pakistan en mai 2011.

U.S. President Barack Obama (2nd L) and Vice President Joe Biden (L), along with members of the national security team, receive
U.S. President Barack Obama (2nd L) and Vice President Joe Biden (L), along with members of the national security team, receive
© Reuters - Ho New

Que s’est-il réellement passé en mai 2011, lors de l’opération militaire qui a conduit à l’assassinat de l'ennemi public numéro 1 ? Depuis hier, un article controversé publié dans la revue littéraire et politique « LONDON REVIEW OF BOOKS », commence à faire du bruit aux Etats-Unis. Et pour cause : non seulement il revient sur l’un des épisodes les plus sensibles de la guerre contre le terrorisme menée par les Etats-Unis, mais plus encore, il pointe des mensonges, des inexactitudes et même des trahisons dans la version officielle, à savoir l’assassinat d'Oussama Ben Laden par les soldats d’élite américains.

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Sans compter que l'auteur de cette enquête n'est pas un illustre inconnu. Seymour Hersh, 78 ans, est même l'un des journalistes les plus réputés des Etats-Unis, une légende peut-on lire sur le site d'information VOX, un des géants du journalisme d'investigation renchérit son confrère de la chaîne de télévision CNN. C’est à lui, notamment, qu'on doit les révélations sur le massacre de Mỹ Lai en avril 1968, au cours duquel 400 Vietnamiens ont été exterminés par une unité de l'armée américaine. Il est également à l'origine du rapport sur les mauvais traitements infligés par l’armée américaine dans la prison irakienne d’Abou Ghraib en 2004. Autant dire que le personnage hante tous les présidents américains depuis maintenant plus de 50 ans. Et à l'en croire, il n'y avait aucune raison pour que Barack Obama échappe à la règle.

Comme le souligne le journaliste en introduction : l’exécution d’Oussama ben Laden a été le point d’orgue du premier mandat d’Obama et un facteur majeur de sa réélection en 2012. Or la Maison-Blanche continue de défendre la version selon laquelle, l’opération était 100% américaine. En clair, que ni l'armée ni les services secrets pakistanais n’étaient au courant de l’intervention. Sauf que pour lui, cette version digne d’un conte de Lewis Carroll, écrit-il, ne tient pas la route.

Et le journaliste de démonter ainsi pièce par pièce la version officielle. Tout d'abord, Oussama ben Laden ne vivait pas de son plein gré dans la maison d’Abbottabad où il a été abattu en 2011 : il y était incarcéré depuis cinq ans, par les services secrets pakistanais. Et le journaliste de noter au passage que la résidence où vivait l’ancien chef d’Al-Qaida était, d'ailleurs, proche d’une académie militaire et d’une caserne de l’armée pakistanaise. Ensuite, la CIA n’a pas retrouvé la trace du fugitif en extorquant des aveux à un prisonnier de Guantanamo, puis en filant un mystérieux messager ainsi que le chauffeur d’Oussama Ben Laden. Elle l’aurait localisé grâce aux révélations d’un ancien haut dirigeant des services secrets pakistanais, attiré par la prime de 25 millions de dollars promise pour la capture du chef d’Al-Qaïda. Par ailleurs, les généraux pakistanais n’ont pas été surpris par le raid des Navy Seals, puisqu'une fois convaincus que la Maison-Blanche avait découvert le pot aux roses, ils auraient facilité l’attaque de toutes sortes de façons, en retirant notamment leurs sentinelles à l’arrivée des hélicoptères américains. De sorte qu’aucun échange de coup de feu n'aurait même eu lieu lors du fameux raid. Enfin, le corps d’Oussama ben Laden n'aurait pas été jeté à la mer : ses restes auraient été dispersés, en plein vol, au-dessus d'un massif montagneux d’Asie centrale.

Mais c'est surtout le récit du journaliste, dans la seconde partie de son enquête, sur la façon dont la Maison-Blanche a voulu présenter l’opération aux médias et à l’opinion publique américaine qui est saisissant, retient pour sa part le Courrier International : pourquoi et comment la Maison-Blanche s’est-elle employée à couvrir le raid ? Pourquoi les officiels américains (CIA et Pentagone en tête) comptaient expliquer que Ben Laden avait trouvé la mort dans une frappe de drone ? Pourquoi la CIA tenait mordicus à sa version, selon laquelle, les interrogatoires poussés de prisonniers de la guerre contre le terrorisme avaient mis les Américains sur la piste du terroriste en chef ? Une façon, sans doute, pour la CIA de justifier les tortures et les traitements inhumains et dégradants infligés à ces mêmes prisonniers. Et le journaliste d’en conclure : le mensonge au plus haut niveau reste le modus operandi de la politique américaine, ainsi que les prisons secrètes, les frappes de drones, les raids nocturnes des forces spéciales, le tout en passant allègrement au-dessus de la chaîne de commandement et en court-circuitant ceux qui auraient pu dire non.

Evidemment, la Maison-Blanche a aussitôt réagi en niant chaque élément avancé par Seymour Hersh. Mais plusieurs médias se montrent également sceptiques, qu'il s'agisse du WALL STREET JOURNAL ou du site d'information VOX, lequel pointe la dérive conspirationniste du journaliste. Et de rappeler, par exemple, que l'homme a déjà affirmé sans vraiment convaincre, qu’une partie des forces spéciales américaines étaient contrôlées par l’Opus Dei ; que l’armée américaine avait entraîné des terroristes dans le Nevada ; ou bien encore que l’affaire du gaz sarin de Bachar el-Assad était une mise en scène organisée par le gouvernement turc. Et puis Seymour Hersh est aussi connu pour ses papiers controversés, en particulier à cause de son usage de sources anonymes et parfois douteuses, impossibles à recouper ou à vérifier. Dans le cas présent, les révélations du journaliste s’appuient sur seulement deux sources, deux retraités dont l’un est anonyme et dont aucun n’était directement impliqué dans l’opération. Récemment, THE NEW YORK MAGAZINE rappelait d'ailleurs, lui aussi, que Seymour Hersh modifiait souvent sa version d’une histoire, lors de ses prises de parole en public. En d'autres termes, difficile pour le moment de tirer des conclusions sur ce nouveau coup d’éclat du journaliste américain.

Par Thomas CLUZEL

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Thomas Cluzel
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