France Culture
France Culture
Publicité
En savoir plus

Un mois et demi après l'attentat du Bardo, où en est aujourd’hui la Tunisie ? Dictature ? Démocratie ? Libertés ? Lois liberticides ? La lutte contre le terrorisme est-elle compatible avec les libertés ?

Bulletholes after attack on the national Bardo museum, in Tunis March 27, 2015.
Bulletholes after attack on the national Bardo museum, in Tunis March 27, 2015.
© Reuters - Zoubeir Souissi

Ne pas tourner le dos à la Tunisie. Au lendemain de l’attentat, perpétré dans le musée national du Bardo, toute la presse était unanime à l’époque pour considérer que la Tunisie avait plus que jamais besoin de la solidarité occidentale. Tous les commentateurs, en particulier, l’éditorialiste du journal belge DE MORGEN, estimaient que si nous coupions les ponts avec la Tunisie, en passe de devenir une excellente alternative au djihadisme radical, alors les fanatiques de l'organisation Etat Islamique auraient remporté leur pari.

Publicité

Car en plus d'avoir été le précurseur du printemps arabe, la Tunisie a également été l'unique pays à échapper au chaos généralisé, dans lequel ont sombré les autres pays de la révolution, rappelle son confrère lisboète PUBLICO. Ou dit autrement, si le terrorisme devait s'imposer contre le pouvoir élu en Tunisie, on assisterait, dit-il, à l'effondrement du dernier bastion dans lequel l'Occident a placé son espoir.

Un mois et demi plus tard, force est de constater que les éditorialistes ont visiblement été entendus, puisque après la ministre française de la culture, c’était au tour cette semaine du président allemand de se rendre sur place, pour y apprécier, selon ses propres termes, la spécificité du modèle tunisien et examiner les moyens de renforcer la coopération entre les deux pays.

Autant de signaux encourageants à même sinon de faire mentir, à tout le moins, de rassurer les plus pessimistes qui, à l’instar du quotidien suisse TAGES ANZEIGER cité par Eurotopics, voyaient déjà dans cet attentat l’échec définitif du printemps arabe.

Mais, si les extrémistes n’ont pas réussi à assassiner l’espoir des tunisiens, où se situe aujourd’hui la réalité ? Erigée en modèle de transition démocratique, la Tunisie, écrit L’EXPRESSION a démontré aux plus réticents de la planète qu'il est possible de réussir une transition dans le Monde arabe.

Sauf que cet attentat ne saurait s’expliquer uniquement par la volonté des cavaliers de l’apocalypse de punir, d’une certaine façon, la Tunisie pour avoir été le point de départ du printemps arabe. Un attentat de cette envergure, il fallait sans doute malheureusement s’y attendre, soupire le site GUINEE CONAKRY INFO. Et pourquoi ? Parce que le triangle de l’enfer a pignon sur rue en Tunisie. La troïka djihadiste recrute visiblement ici, à tour de bras. Les affidés d’Al-Qaida du Sahara, les fous de Daech et l’antenne libyenne d’Ansar Al Charia sont ici en terre connue.

Les tenants du djihad se sont multipliés de façon presque exponentielle en Tunisie. Selon une estimation récente, environ 3.000 jeunes Tunisiens, pour la plupart des laissés-pour-compte du Printemps, sont partis combattre en Syrie, en Irak ou en Libye. Or le ministère de l’Intérieur estime que plusieurs centaines d’entre eux sont déjà rentrés au pays après avoir fait allégeance à l’État islamique ou à Al-Qaïda et représentent autant de terroristes en puissance.

Démocratie et djihadisme sur la même terre. Incroyable paradoxe donc que celui d’un pays, écrit LE SOIR de Bruxelles, à la fois le plus démocratique du monde arabe, mais également celui d'où provient le plus grand nombre de dijhadistes qui ont joint les rangs de la sinistre organisation Etat islamique.

Sans compter que certains terroristes, qui ont été libérés à la faveur de la révolution du Jasmin, combattent désormais les nouvelles institutions démocratiques. En un sens, renchérit LE TEMPS de Genève, c’est comme si le pays payait aujourd’hui la rançon de la fin de la dictature.

Et son confrère burkinabé L’OBSERVATEUR PAALGA d’ajouter : en matière de rempart contre l’islamisme radical, on peut tout dire des grands brûlés des révolutions arabes comme Ben Ali, Kadhafi et Moubarak, mais au moins sous leur règne, aucun salafiste ne pouvait pisser et se permettre le luxe de secouer sa chose. Bien entendu, on ne va pas se mettre à regretter ces potentats. Loin de là. Mais force est de reconnaître, écrit l’éditorialiste, qu’on ne saurait vivre de liberté et d’insécurité.

Aujourd'hui, hélas, précise à son tour le site tunisien LEADERS cité par le Courrier International, les barbouzes du terrorisme trouvent des complicités dans la société, souvent auprès de petites gens, privés de dignité du fait de lois liberticides héritées de l'ancien régime et qui pour certains d’entre eux manifestent inconsciemment leur esprit de contradiction, en s'adonnant à la contestation, sans se rendre compte nécessairement qu'elle est aussi criminelle. Voilà pourquoi, il est temps que les plus sages dans ce pays comprennent que la seule façon pour triompher du terrorisme, est que tout le peuple soit, comme un seul homme, derrière ses gouvernants. Or cela ne peut advenir que si l'Etat est véritablement de droit, ce qui est loin d'être le cas, en particulier avec l'arsenal répressif de la dictature qui n'a toujours pas été abrogé. Qu’on le veuille ou non, cela commence par la nécessité de détricoter les lois du pays qui alimentent un tel terrorisme, en semant les graines de la méfiance dans le peuple, par la crainte d’autorités se permettant les abus qu’autorise la législation.

Et son confrère du site BUSINESS NEWS d'ajouter : Quand les uns disent : « Il n’y a pas de libertés avec les ennemis des libertés », les autres répondent : « La Tunisie doit accueillir tous ses enfants, y compris les plus radicaux ». Dictature ? Démocratie ? Libertés ? Lois liberticides ? La lutte contre le terrorisme est-elle compatible avec les libertés ? C’est là tout un débat national qui doit s’ouvrir en Tunisie et malheureusement, ça n'est toujours pas le cas aujourd'hui.

Par Thomas CLUZEL

Références

L'équipe

Thomas Cluzel
Production