"Le bal des incohérents", illustration de 1891 - Paul-Eugène Mesplès
"Le bal des incohérents", illustration de 1891 - Paul-Eugène Mesplès
"Le bal des incohérents", illustration de 1891 - Paul-Eugène Mesplès
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Résumé

En 1882, Jules Lévy, courtier chez Flammarion, organise chez lui une étrange "exposition de gens qui ne savent pas dessiner". En dix ans, les jeunes gens des "Arts incohérents" anticipent les avant-gardes futures sous le signe de la dérision, et interrogent l'art à l'épreuve de la parodie.

avec :

Denys Riout (professeur émérite d'histoire de l'art moderne et contemporain, à l'Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne).

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En dépit de ce qu'ils revendiquent dans leur nom, les tenants des Arts incohérents s'inscrivent très harmonieusement dans un ensemble de phénomènes du XIXe siècle. Lorsqu'à partir de 1882, Jules Lévy et plusieurs de ses amis organisent des expositions ayant comme principe primordial de susciter le rire les visiteurs, sa démarche renvoie pour nous à plusieurs tendances qui ont alors cours dans la société française et, à plus forte raison, parisienne. D'une part, il atteste de ce que les avant-gardes artistiques et picturales suscitent alors de vifs débats et sont largement relayées dans les journaux, en particulier au moment des grands salons de peinture. Certes, l'art est sérieux et le rire n'y dispose d'aucune légitimité. Pourtant, autour de lui, tout un discours de rire de stigmatisation s'épanouit alors : les caricatures et les commentaires satiriques au sujet des dernières innovations de la scène artistique rencontrent alors un succès particulier, et la dérision appliquée à l'art constitue une sorte de tradition annuelle dans certains journaux. En outre, les Arts incohérents appartiennent également au mouvement d'essor des activités de loisir marchandes sur les grands boulevards (entre les restaurants, les panoramas, les arts forains, et bientôt le cinématographe), ainsi qu'à l'effervescence artistique enjouée des cabarets montmartrois dont Jules Lévy est une de ses figures notoires, tout comme Alphonse Allais et d'autres participants aux expositions…

Toutefois, l'originalité des Arts incohérents vis-à-vis de ces différentes tendances tient à ce que le mouvement tend à basculer pleinement dans l'art, ne contentant pas de proposer un commentaire ou un divertissement fondé sur les démarches d'autres artistes. Ainsi anticiperont-ils quelques-unes des avant-gardes les plus franches du XXe siècle, posant par sens du jeu quelques un des questionnement que réactiveront au premier degré et avec plus ou moins d'esprit de sérieux les artistes après eux. Derrière des atours débonnaires, les Arts incohérents ouvrent la voie à de nouvelles conceptions de ce qu'est une œuvre d'art : Marcel Duchamp, Malevitch, Yves Klein, ou Picasso sont leurs héritiers, ainsi qu'Andy Warhol ou même Ai Weiwei.

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58 min
"Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge (effet d'aurore boréale)", Alphonse Allais, 1897.
"Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge (effet d'aurore boréale)", Alphonse Allais, 1897.

Dans la Pièce jointe, Romain de Becdelièvre observe une autre de ces influences des arts incohérents à la modernité du XXe siècle...

3 min
  • Denys Riout est professeur honoraire d’histoire de l’art contemporain l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est l'auteur d'un essai consacré à La Peinture monochrome publié chez Jacqueline Chambon en 2003 (et repris chez Folio en 2006). Avec Daniel Grojnowski, il a également cosigné Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, paru en 2015 chez José Corti.