Peinture de Shitao (1641-env.1720) ©Getty - Sepia Times
Peinture de Shitao (1641-env.1720) ©Getty - Sepia Times
Peinture de Shitao (1641-env.1720) ©Getty - Sepia Times
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Résumé

Si la pensée chinoise dénote de profondes différences avec la tradition européenne, il ne faut pas la résumer à cet "Autre" que l'occident a taillé à sa mesure. Pour la connaitre, il importe de se départir du comparatisme et d'exercer notre oreille à ce que ses auteurs donnent à entendre.

avec :

Anne Cheng (Sinologue, titulaire de la chaire « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France.).

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Considérée depuis la tradition occidentale, la pensée chinoise s'est souvent vue cantonnée à un rôle d'altérité radicale. Cela a entretenu, par delà l'intérêt pour ce qui diffère, un double risque de méconnaissance de cette pensée. D'une part, il s'est agi de la poser comme révélateur des contours de notre propre pensée (qui nous resteraient inaperçus sans l'éclairage de biais offert par ce tout-autre), ce que résumait Simon Leys dans une formule souvent reprise après lui : "la Chine est cet Autre fondamental sans la rencontre duquel l’Occident ne saurait devenir vraiment conscient des contours et des limites de son Moi culturel". D'autre part, elle a été envisagée comme viatique thérapeutique pour répondre aux contradictions de notre système de valeurs, par où l'image lisse, consensuelle et fausse d'une Chine éternelle est entretenue par la publication régulière d'ouvrages vantant les mérites de la "sagesse chinoise" applicable au monde du travail, au quotidien, à la famille…

Héritée des Lumières, cette façon de "penser la Chine" en un objet homogène pris à l'intérieur d'un creuset occidental a connu plusieurs profondes remises en question à partir des années 1980. D'un bord à l'autre du Pacifique, les échanges universitaires ouvrent des voies d'hybridation des savoirs entre les États-Unis et la Chine, et l'on ne peut plus la tenir pour une simple image disposée à se laisser étudier. Dans le même temps, elle devient elle-même un intervenant actif dans les débats sur la définition de la pensée chinoise : d'abord en reprenant la main sur le récit d'une "Chine philosophique" escamoté par l'Europe depuis les Lumières, mais aussi en remobilisant ponctuellement des arguments de ce discours d'altérité, par exemple lorsque le régime se fonde dessus pour récuser les aspirations démocratiques dans le pays.

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C'est donc en connaissance du caractère trop systématique d'une représentation de la Chine comme grand "Autre" que l'on peut mesurer les différences profondes qui séparent la position du philosophe européen de celle du sage chinois. Ainsi, tandis que la philosophie européenne est fondée sur la pensée de l'être et la caractérisation de cet être, la pensée chinoise est d'emblée en situation et cherche à savoir "comment" plutôt que "quoi". Elle n'entend donc pas construire un système qui rende intégralement compte du réel : au contraire, le réel y est d'abord présent et il s'agit de savoir quelles distinctions valables y tracer afin mener sa vie ou organiser l'espace social… Ainsi est-elle une pensée du cheminement, ou du processus, du développement : le Dao, qui exprime à la fois une notion de "manière de procéder" et un sens de "voie".

C'est la pensée chinoise dans son histoire longue, ainsi que l'histoire de sa (mé)connaissance occidentale et la nécessité d'y remédier que notre invitée du jour nous explique aujourd'hui !

Une statue, dans un film : c'est une séquence d'un film de Jia Zhangke que Romain de Becdelièvre a glissé dans sa Pièce jointe.

3 min
  • Anne Cheng est sinologue, titulaire depuis 2008 de la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine au Collège de France. La Chine pense-t-elle ?, sa leçon inaugurale, a été publié dans la collection dédiée chez Fayard en 2009 (ainsi que dans une version en ligne). Elle est également l'autrice, entre autres, d'une Histoire de la pensée chinoise (Seuil, 1997, réédition "Points" en 2014), ou encore d'une traduction en français des Entretiens de Confucius (Seuil, 1981, réédition "Points" en 2014).
Références

L'équipe

Matthieu Garrigou-Lagrange
Matthieu Garrigou-Lagrange
Laurence Jennepin
Collaboration
Cyril Marchan
Production déléguée
Didier Pinaud
Collaboration
Anne-Vanessa Prévost
Collaboration
Aloïs Guérin
Stagiaire