Un moine dans un cloître (image d'illustration) ©Getty - Eve Livesy
Un moine dans un cloître (image d'illustration) ©Getty - Eve Livesy
Un moine dans un cloître (image d'illustration) ©Getty - Eve Livesy
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Résumé

Tandis que, partout, les modes de vie se sont accélérés pendant les dernières décennies, le retrait prôné dans la vie monastique contraste de plus en plus avec l'extérieur. Qu'est-ce donc qu'être moine alors, quand l'écart entre le temps de la société et le temps du monastère se creuse ?

avec :

Danièle Hervieu-Léger (sociologue, spécialiste des questions religieuses).

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Au cours des dernières décennies, l'attrait croissant suscité par les retraites en monastère auprès des laïcs a coïncidé avec une chute sévère du nombre de postulants et du nombre de moines en France. Ainsi observé, il semblerait que face à la modernité contemporaine caractérisée par l'accélération des rythmes de vie, le lien entre la vie monacale et le monde social soit de plus en plus ténu : tandis qu'ils séduisent davantage comme havres dans lesquels se couper ponctuellement du monde, leur fonction originaire (religieuse ou sociale) suscite un nombre décroissant de vocations. Pourtant les tensions, et parfois les contradictions, entre trois régimes de temps (temps de l’Église, temps du Royaume et temps de la société) ne datent pas d'aujourd'hui, elles ont toujours été constitutives de cette forme particulière d'engagement religieux. Comment comprendre alors ce qu'est la vie des moines aujourd'hui ? Et quels enjeux nouveaux la modernité impose-t-elle au monachisme ?

En observant de près cette vie comme l'a fait Danièle Hervieu-Léger, notre invitée du jour, on s'aperçoit que loin d'être figée dans des pratiques intemporelles, elle évolue subtilement en fonction des attentes que la société confie au christianisme à chaque époque. La vie des moines se caractérise certes bel et bien par un rythme spécifique : les murs du monastère constituent une limite à l'intérieur de laquelle la journée est organisé selon l'heure canoniale, c'est-à-dire une série d'offices liturgiques à heures fixes, consacrés à la prière. Ainsi, le temps du monastère est fondé sur un principe de retrait vis-à-vis de la société des hommes. Celui-ci ne consiste pas tant en une rupture qu'en une prise de distance : la matérialisation d'une frontière ne signifie pas l'étanchéité entre les deux mondes et, à toutes les époques, les monastères ont été des pôles d'attraction et de circulation en prise directe avec la société du temps. Aujourd'hui, c'est ainsi l'usage d'internet qui pose à nouveaux frais la question de la limite : à la fois parce que la plupart des monastères se sont résolument engagés dans cette pratique de communication afin de se signaler à la sphère publique, mais aussi parce que le rapport instantané au monde rendu possible par internet déplace les frontières vers les usages individuels de chaque moine, conduisant ainsi à intérioriser la frontière… Les moines ne sont donc pas coupés du reste de l'humanité, et des visiteurs extérieurs sont parfois surpris de découvrir en pratique une réalité éloignée de l'imaginaire d'enfermement que les vœux de solitude, de silence ou de célibat avaient pu nourrir chez eux.

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Toutefois, force est de constater que depuis les années 1960, un malaise persistant semble habiter les monastères français. Les communautés vieillissent, les difficultés de recrutement s'accroissent, et l'histoire compte des exemples de départs collectifs de moines. En dressant une sociologie des recrues, Danièle Hervieu-Léger permet de saisir plus finement comment les évolutions de la société se traduisent dans le peuplement des monastères, observant par exemple que le vivier issu de la grande bourgeoisie et de l'aristocratie s'est massivement réduit, à la différence des mouvements de convertis… Ce sont de telles nuances qui permettent de saisir la vie des moines dans son actualité.

Romain de Becdelièvre a remonté la trace des critiques adressées à certains ordres monastiques jusqu'à la poésie médiévale pour sa Pièce jointe du jour…

3 min
  • Danièle Hervieu-Léger est sociologue des religions. Directrice d'études à l'EHESS, elle a par ailleurs présidé cette école entre 2004 et 2009. Elle a récemment publié un recueil d'entretiens menés par Pierre-Antoine Fabre autour de son travail, Religion, utopie et mémoire (éditions de l'EHESS, 2021), et elle est l'autrice du Temps des moines - Clôture et hospitalité, publié aux Presses Universitaires de France en 2017.
Références

L'équipe

Matthieu Garrigou-Lagrange
Matthieu Garrigou-Lagrange
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Collaboration
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Production déléguée
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Collaboration
Anne-Vanessa Prévost
Collaboration
Aloïs Guérin
Stagiaire