Si l'on sait que le nombre de représentations de ses pièces depuis 1680 à la Comédie-Française - surnommée d’ailleurs la maison de Molière - s'élève à 35 000, on ne sait toutefois pas comment, ni pourquoi, un tel mythe national s'est peu à peu édifié autour de l'auteur du Misanthrope.
- Martial Poirson Historien, professeur d'histoire culturelle à l'Université Paris 8-Vincennes-Saint Denis
Une perte irréparable
On célèbre cette année le 400e anniversaire de naissance de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, né le 15 janvier 1622. Cette position de gloire nationale de l’homme et du patrimoine culturel de l’œuvre contribue à "l’émergence d’une véritable mythologie de l‘artiste" ; mythologie qui s’est amorcée dès sa disparition en 1673 et qui n'a cessée de s’amplifier ensuite. La Fontaine, dans son Epitaphe sur la mort de Molière, paru en 1673, voit dans la mort de Molière une perte irréparable. Selon lui, Molière égale l’héritage des Anciens et doit être imité par les générations futures, en étant notamment enseigné dans les classes de rhétorique.
Un homme du peuple dans la cour du roi
Si Molière est devenu si vite une gloire nationale, c’est notamment parce qu’il a été adoubé par le roi Louis XIV. L’aura de Louis XIV a-t-elle rejailli sur lui ? Le roi avait même accepté d’être le parrain du premier enfant que Molière a eu avec Armande Béjart. Pour autant, les œuvres de Molière ne sont pas unanimement appréciées. Nicolas Boileau reproche au théâtre comique de Molière d'enfreindre les règles de l’esthétique classique dont il se sent le garant. C'est pour cela que durant plusieurs décennies, Molière était considéré non pas comme un grand écrivain, mais comme un grand comédien, qui resterait toutefois incapable d’atteindre la perfection classique dans ses pièces. Le XXe siècle reprendra à son compte l’image d’un Molière populaire, amorcée au XIXe siècle par les Romantiques qui affirment que le génie dicte ses lois. Molière, en effet, est perçu comme l'auteur qui écrit pour les spectateurs de toutes conditions sociales. Mais est-ce que Boileau, et même Perrault, ne lui reprochaient pas surtout son rire intégral ?
Un héritage lacunaire
Dans cette construction du mythe de Molière, il y a beaucoup de biographies qui sont sujettes à caution et qui semblent verser parfois dans l'affabulation. La toute première est écrite par son compatriote La Grange et fut une source incontournable pendant plusieurs siècles, en inspirant Mikhaïl Boulgakov pour Le Roman de Monsieur Molière, un essai influent des années 1960-1970, mais aussi Ariane Mnouchkine pour son célèbre film Molière, réalisé en 1978. Par ailleurs, son œuvre originelle ne nous est pas parvenue intacte. A sa mort, en effet, il n’existe aucune édition de ses œuvres. Au final, la sanctification littéraire de Molière s’inspire d’une œuvre lacunaire, parfois même réécrite par un autre auteur, ce qui est ironique au regard de la dévotion avec laquelle l’auteur sera joué du XIXe siècle à nos jours.
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