Vue du parc de Stourhead, en Angleterre
Vue du parc de Stourhead, en Angleterre
Vue du parc de Stourhead, en Angleterre ©Getty - David C. Tomlinson
Vue du parc de Stourhead, en Angleterre ©Getty - David C. Tomlinson
Vue du parc de Stourhead, en Angleterre ©Getty - David C. Tomlinson
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Résumé

Par la prégnance de la "wilderness" américaine ou dans le modèle des jardins à l'anglaise, les représentations qui façonnent les rapports à la nature dans le monde anglo-saxon s'écartent de nos habitudes françaises. De quelles spécificités attestent les pratiques paysagères de ces pays ?

avec :

Catherine Maumi (Professeure à l’école nationale supérieure d’architecture de Paris La Villette), Sylvie Nail (Professeure de civilisation britannique à l’université de Nantes).

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À l'opposée du jardin à la française et de son canon constitué par André Le Nôtre au Château de Versailles, dont l'art consiste à imposer à l'irrégularité de la nature l'ordonnancement de la rationalité humaine, le jardin à l'anglaise se définit comme un geste discret d'arrangement de la nature en suivant ses qualités premières, et cherche davantage à susciter des émotions qu'à faire spectacle du triomphe de la raison. Dans la profusion même des parcs à Londres et au Royaume-Uni, la bipartition énoncée en 1785 par William Cowper résume les attentes faites au jardin dans l'espace urbain : "Dieu a fait la campagne, l'homme a fait la ville", le jardinier n'est donc pas celui qui impose une forme à la nature.

Tout au long du XIXe siècle, ce rêve des jardins en campagne idyllique sublimée par les soins humains s'affirme, à mesure que l'Angleterre se tourne vers l'industrialisation et que triomphent les modes de vie urbains. Teinté de nostalgie, l'imaginaire d'une Angleterre bucolique et menacée grandit alors, la campagne devient une valeur nationale et les grands domaines terriens des attributs symboliques du pouvoir aristocratique.

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Aux États-Unis, la représentation de la nature prend une autre direction : là où l'Angleterre concevait les jardins comme des écrins précieux, le changement d'échelle propre au territoire américain induit que la nature, même domestiquée, est d'abord plus envisagée comme paysage ouvert que comme jardin. Par conséquent, il ne s'agit plus de penser la délimitation de la ville et la campagne comme deux entités s'excluant mutuellement : les États-Unis formulent au contraire le rêve de la ville à la campagne et de la campagne à la ville. Ainsi, lorsque Frederick Law Olmsted conçoit Central Park, il se vit comme "architecte du paysage", et non comme jardinier au service de la nature. Quelque part entre la conception de Le Nôtre du régulier et la tradition anglaise du jardin protégé, il pose les termes d'un jardin à vivre plutôt qu'à admirer, où tout est ordonné selon un projet humain (avec un soin particulier apporté aux lignes et aux couleurs) mais où le souci est constant que rien ne paraisse artificiel... Toute sa vie, il suivra un chemin de crête entre l'idée cardinale que la nature civilise l'être humain d'une part, et la conviction de la supériorité du mode de vie urbain de l'autre. Frederick Law Olmsted contribuera donc à sa manière de la définition d'une représentation spécifiquement états-unienne de la nature, y compris dans ses paradoxes...

  • Sylvie Nail est professeure de civilisation britannique à l'université de Nantes, ses recherches portent notamment sur les rapports entre tourisme et biodiversité, ou sur les enjeux urbains des années à venir. Entre autres publications, elle a codirigé un ouvrage collectif intitulé La nature citadine, En France et au Royaume-Uni aux Presses universitaires de Rennes en 2015.
  • Catherine Maumi est architecte et professeure en histoire et théorie de l'architecture et de la ville à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette. Elle est notamment l'autrice d'Usonia ou le mythe de la ville-nature américaine (La Villette, 2009) ainsi que de Frederick Law Omsted - Architecte du paysage (La Villette, 2021).