Lars Norén : "A la mémoire d'Anna Politkovskaïa est ma pièce la plus sombre"

Le poète et dramaturge suédois Lars Norén (1944-2021), ici en 2001
Le poète et dramaturge suédois Lars Norén (1944-2021), ici en 2001 ©Getty - Will/Ullstein bild
Le poète et dramaturge suédois Lars Norén (1944-2021), ici en 2001 ©Getty - Will/Ullstein bild
Le poète et dramaturge suédois Lars Norén (1944-2021), ici en 2001 ©Getty - Will/Ullstein bild
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Lars Norén, observateur de notre monde jusque dans ses aspects les plus terrifiants, revient au cours de cet entretien sur la façon dont il a écrit et mis en scène cette fresque sombre qu'est "A la mémoire d'Anna Politkovskaïa", sa nouvelle pièce, présentée au Théâtre des Amandiers à Nanterre.

Avec

Première partie : table ronde critique

Tout arrive ! commence avec deux ouvrages qui traitent tous les deux à leur façon de la mémoire coloniale : Ce que le jour doit à la nuit  de Yasmina Khadra (Julliard) et le très réussi C'était notre terre de Mathieu Belezi (Albin Michel).

Seconde partie. Entretien avec Lars Norén et Jean-Louis Martinelli

Entretien avec Lars Norén et Jean-Louis Martinelli, Tout arrive, 6 octobre 2008

1h 28

Arnaud Laporte et Sophie Joubert s'entretiennent avec l'un des grands dramaturges contemporains, le suédois Lars Norén, dont la nouvelle pièce, A la mémoire d'Anna Politkovskaïa, est présentée au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Observateur du monde jusque dans ses aspects les plus terribles, Lars Norén évoque ce qui l'a poussé à donner ce titre à sa pièce, alors que la journaliste russe assassinée en 2006 n'en est pas le personnage principal :

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J’ai écrit A la mémoire d'Anna Politkovskaïa quelques mois avant qu'elle ne soit assassinée, le 7 octobre 2006. J’avais lu son premier livre sur la Tchétchénie. J’ai été bouleversé par son assassinat, j’étais persuadé que personne ne parviendrait à retrouver ses assassins. Même si elle n'est pas le personnage principal de la pièce, je lui ai donné ce titre pour qu'on se souvienne d’elle, de son regard, et pour voir ce que le théâtre peut faire, ce que le journalisme peut faire aussi. Quand les gens voient ma pièce, ils pensent à la Tchétchénie mais pour moi, il s’agit de n’importe quelle guerre, parce que les conséquences sont toujours les mêmes pour les populations. En tant que metteur en scène et auteur, la question pour moi c’est : qui survit et qui ne survit pas ? Pourquoi certains survivent et d’autres pas ? Est-ce que ceux qui survivent le font pour pouvoir témoigner ? Je me pose ces questions aussi quand je monte Hamlet. Je pense qu’il y a quelque chose qui nous dépasse, je ne pense pas du tout à Dieu ni à quelque chose d’ordre religieux mais quelque chose qui fait en sorte que l’on veut continuer, que l’on essaie de s’accrocher et d’y croire encore.

Une pièce très noire qui malmène le spectateur, le faisant sursauter à chaque scène de violence, l'éprouvant jusqu’à la nausée parfois. Avec une fin comme un coup au ventre, un point limite dans l'horreur : "Peut-être le texte le plus noir que j'ai jamais écrit " confie l'auteur lui-même :

En effet, je vois le monde comme un monde plus difficile, plus désespéré. Cette pièce est peut-être ma limite. Certains estiment que ce n’est pas moral d’écrire sur les camps de concentration si on n’a pas fait soi-même l’expérience de la déportation. Je pense au contraire que l’on peut écrire sur tout. Tout dépend de ce que l’on veut faire avec ce que l’on écrit. Si on ressent une douleur d'une façon si forte que l’on veuille la traduire avec son art, on a le droit de le faire.                    
Lars Norén

Si la pièce met en déroute tout recours à une quelconque philosophie ou morale pour le spectateur, le travail de mise en scène de Lars Norén, d’une extrême précision, lui évite de se sentir manipulé, voire fait reposer sur lui la seule lueur possible dans cette représentation des ténèbres :

Le théâtre est un instrument dangereux, je ne veux pas jouer avec les émotions du spectateur, c’est pour cela qu’il n’y a pas de musique dans la pièce. Je voudrais que le spectateur soit prêt à supporter cette violence, à recevoir ce qui est donné sur scène, et qu’ensuite il puisse continuer à réfléchir à ces questions. Si l’espoir et la lumière ne sont pas dans la pièce, ils sont éventuellement chez le spectateur. L’important c’est que le spectateur soit touché, c’est lui qui pourra peut-être amener cette lumière.

Le metteur en scène Jean-Louis Martinelli, grand admirateur de l'œuvre de Norén, s'exprime sur sa vision de pièces comme Détails ou Kliniken qu'il a montées ces dernières années :

Norén nous offre un théâtre de grand témoin du monde qui, moi, m’aide à tenir debout, sans être un théâtre d’idéologue, de donneur de leçon. Un théâtre à hauteur d’homme. Et une écriture qui ne laisse jamais aucune place à la complaisance, c’est pour cela que le spectateur ne se sent pas manipulé.                    
Jean-Louis Martinelli

Lars Noren
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