Abbas Kiarostami, à Rome, pour la présentation de son film "Like someone in love" (16.04.2013)
Abbas Kiarostami, à Rome, pour la présentation de son film "Like someone in love" (16.04.2013)
Abbas Kiarostami, à Rome, pour la présentation de son film "Like someone in love" (16.04.2013) ©Getty
Abbas Kiarostami, à Rome, pour la présentation de son film "Like someone in love" (16.04.2013) ©Getty
Abbas Kiarostami, à Rome, pour la présentation de son film "Like someone in love" (16.04.2013) ©Getty
Publicité
Résumé

"Quand je dis qu’il y a une dimension politique, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une dimension poétique. Les plus grands films politiques sont des films poétiques." Abbas Kiarostami

En savoir plus

On se souvient peut-être de la formule de Jean-Luc Godard : Le cinéma naît avec Griffith et se termine avec Kiarostami. La phrase, certainement, a pu surprendre. Quel cinéma, inauguré avec la fin du siècle des chemins de fer, se terminerait un siècle plus tard dans le regard d’un cinéaste iranien ?

Des images : une voiture qui roule entre les cerisiers encadrant le paysage par les fenêtres ouvertes, des visages de femmes en plan serré dans le noir d’une salle de cinéma, les mains d’un enfant qui se referment sur le monde dans le geste classique du cinéaste pouces et index des deux mains à la perpendiculaire, un homme à l’arrière d’une moto un bouquet de fleurs à la main aperçu dans le rétroviseur d’une voiture dans les rues de Téhéran ? Sans doute s’agit-il d’une histoire de cadre ; d’une histoire du cadre. Le cadre de l’image, le cadre de la société, le cadre du regard. Et, par-delà la séparation, d’un cinéma qui réconcilie les trois en les articulant dans un jeu de miroirs à l’infini. Il s’agit de décrire, d’informer comme Kiarostami le répétait ; informer, où il faut entendre le mot littéralement. Comme donner forme, forme cinématographique en l’occurrence, par opposition à l’information du reportage ou d’un certain cinéma qu’il jugeait parfois trop partisan ou sans doute trop hiératique. Peu de cinéastes ont eu, comme lui, une telle obsession du cadre : cadrer contre l’encadrement, cadrer pour rompre les règles du tournage (la grammaire du cinéma didactique américain en particulier), cadrer pour essayer de dire une évidence du regard, c’est-à-dire l’émergence d’une vérité parmi d’autres, d’une situation parmi d’autres dans le réel qui se soustrait toujours sous nos yeux et à nos oreilles. Chercher dans les gestes, les situations, les regards, les expressions, les erreurs individuelles aussi, ce qui permet de refaire un peu le monde. 

Publicité
01 décembre 1997 : le réalisateur iranien Abbas Kiarostami (1940-2016)
01 décembre 1997 : le réalisateur iranien Abbas Kiarostami (1940-2016)
© Getty - Photo by Maher Attar / Sygma via Getty Images

Alors les réactions les plus simples peuvent mettre à nue les secrets d’une vie en apparence ordinaire et sans mystère. Je sais que de la part d’un art extérieur et représentatif, cela peut paraître contradictoire. Or, ce sont les conflits internes de chaque personnalité qui donnent à un film sa véritable dynamique. Abbas Kiarostami

Kiarostami dit : Le documentaire n’échappe pas à la fiction et la fiction n’a pas d’autre ferment que celui de la réalité qu’elle détourne, transmet ou obnubile. D’où la difficulté, pour lui, de prononcer ce mot de documentaire. Un exemple seulement : Les premières minutes d’un film intitulé Devoirs du soir (1989). Un homme l’interpelle dans la rue et lui demande ce qu’il tourne. Derrière la caméra, on reconnaît la voix de Kiarostami. Embarrassé : Nous tournons un docu… Nous tournons un film avec des enfants. 

La fiction, ce n'est pas le contraire de la réalité, la fuite de l'imagination qui s'invente un monde de rêve. La fiction, c'est une manière de creuser la réalité, d'y ajouter des noms et des personnages, des scènes et des histoires qui la multiplient et lui ôtent son évidence univoque. C'est ainsi que la collection des individus travailleurs devient le peuple ou les prolétaires et que l'entrelacement des rues devient la cité ou l'espace public. Jacques Rancière.

On se souvient à coup sûr de la route tracée à flanc de collines entre les villages de Koker et Poshteh dans Où est la maison de mon ami ? (1987), le film qui l’a fait connaître de la critique cinématographique. Une route dessinée comme la lettre z, un zigzag (ce mot qui en contient deux, comme une démonstration presque mathématique de ce qu’il entend désigner). Une série de détours, en somme. Ce zigzag, chez Kiarostami, a tout à voir avec la vie, la vie qui passe et qui continue, malgré et avec la mort, les séismes, la violence d’un régime politique construit par l’oppression, la violence, la censure.
La vie continue et avance en détours.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

J’ai été jusqu’à présent un citoyen très conciliant, dans la mesure où l’on ne montre plus mes films en Iran depuis douze ans. Si la situation devait encore empirer, si l’on me privait de mes droits, une chose est certaine, c’est que je ne renoncerai jamais à mon métier. Abbas Kiarostami

À propos de ce titre, Et la vie continue (1991) – le film que tourne Kiarostami après le tremblement de terre de 1990 dans la région la plus mortellement touchée par le séisme –, à propos de ce titre, simple en apparence, Et la vie continue, Jean-Luc Nancy écrivait :

L’expression (ou le titre) dit qu’en plus des accomplissements, en plus des productions ou des révélations discontinues, en plus ou à travers elles, et en leur centre ou en leur cœur comme leur vérité, il y a le continu, que ça continue. En plus de ce qui fait du sens, parfois, ou du non-sens, il y a ce qui fait seulement du chemin : c’est-à-dire, du sens en un autre sens, le sens de la vie comme un “continuer“ qui n’est même pas une direction.

Abbas Kiarostami pose, le 18 mai 1997, avec la Palme d'or qu'il a reçue pour son film "The Taste of the Cherry" au 50ème Festival de Cannes
Abbas Kiarostami pose, le 18 mai 1997, avec la Palme d'or qu'il a reçue pour son film "The Taste of the Cherry" au 50ème Festival de Cannes
© AFP - MICHEL GANGNE / AFP

On se souvient sans doute des acteurs de ses films : le taxidermiste dans Le Goût de la cerise (1997), Sabzian jouant son propre rôle dans Close up (1990), tous les enfants de la Trilogie de Koker, la mère et le fils de Ten (2001). Tous ces acteurs qui n’en étaient pas (amateurs, dit-on, non-didactes dira Kiarostami) et à qui il ne demandait jamais d’interpréter un rôle mais plutôt – et la différence est grande – de le vivre et le changer. 

Pour mon premier film réalisé il y a 32 ans, j’avais un gosse de huit ans, un vieillard de 80 ans et un chien errant, tous non-professionnels. C’était un premier film, non-professionnel. Cette première expérience est devenue par la suite un modèle pour moi, sans m’en rendre compte (…) Au risque de paraître exagérer, je dirais qu’ils m’ont appris non seulement le cinéma, mais aussi la vie. J’ai appris à quelles conditions ils ont accepté de changer, et de se transformer en ce que je cherchais. Abbas Kiarostami

Entre autres, enfin, la question du son. La difficulté se pose toujours de parler, par le son, du travail d’un homme d’images. Aux questions que nous pourrions nous poser, Abbas Kiarostami donnait lui-même la réponse dans un entretien : 

Le son est très important pour moi, plus important que l’image. Par la prise de vue, nous arrivons au maximum à obtenir une surface bidimensionnelle. Le son accorde à cette image la profondeur, sa troisième dimension. Le son comble les lacunes de l’image. Abbas Kiarostami

Juliette Binoche et Abbas Kiarostami présentent "Copie conforme" au Festival de Cannes (23.05.2010)
Juliette Binoche et Abbas Kiarostami présentent "Copie conforme" au Festival de Cannes (23.05.2010)
© Getty - Photo by Toni Anne Barson / WireImage

Le corps                                                                                                                                                                            
Sur la terre                                                                                                                                                                            
Les pieds                                                                                                                                                                            
Dans la boue                                                                                                                                                                            
Le cœur                                                                                                                                                                            
Sur le feu                                                                                                                                                                            
La tête                                                                                                                                                                            
Dans le vent. Poème d'Abbas Kiarostami

Archive INA : Extrait de "Les feux de la rampe" (02.10.1969) où le cinéaste français Abel Gance parle de son rôle d'organisateur des fêtes de Persépolis

3 min

Intervenants

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Un documentaire d'Adrien Chevrier, réalisé par Rafik Zenine. Prises de sons, Stéphane Thouvenin et Bruno Mourlan. Mixage : Bernard Laniel. Archives INA, Sandra Escamez et Véronique de Saint Pastou. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France.

Remerciements à Clément Baudet pour son aide précieuse.

Musique (extraits) : Saint-James infirmary par Louis Armstrong - Ambiances et musiques extraites de films d'Abbas Kiarostami.

Archives INA : Rencontre avec Abbas Kiarostami, extrait de L'avventura  (France Culture, 26.09.2007) - Abbas Kiarostami, extrait de Ça rime à quoi (France Culture, 17.05.2009).

Lecture par Hervé Pierre : Le monologue du taxidermiste, extrait du script du film Le Goût de la Cerise (1997)

Lecture par Mahsa Karampour, Mahdokht Karampour et Shiva Rouholamini : Poèmes tirés du recueil bilingue d’Abbas Kiarostami, Des milliers d’arbres solitaires (Érès, 2014)

Abbas Kiarostami lors de son exposition intitulée "Doors Without Keys" à l'Aga Khan Museum à Toronto (17.11.2015)
Abbas Kiarostami lors de son exposition intitulée "Doors Without Keys" à l'Aga Khan Museum à Toronto (17.11.2015)
© Getty - Vince Talotta / Toronto Star via Getty Images

Bibliographie sélective

Filmographie sélective

Le Pain et la rue (1970) - Expérience (1973) - Le Passager (1974) - Cas numéro 1, cas numéro 2 (1979) - Où est la maison de mon ami ? (1987) - Devoirs du soir (1989) - Close up (1990) - Et la vie continue (1991) - Au travers des oliviers (1994) - Le Goût de la cerise (1997) - Le Vent nous emportera (1999) - ABC Africa (2001) - Ten (2002) - 10 on Ten (2004) - Shirin (2008).

Pour aller plus loin

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

À réécouter : Abbas Kiarostami

Références

L'équipe

Anaïs Kien
Production
Christine Bernard
Coordination
Sylvia Favre
Collaboration
Adrien Chevrier
Production déléguée
Rafik Zénine
Réalisation