Edgar Hilsenrath (1926-2018), dans les années 1990 - Le Tripode
Edgar Hilsenrath (1926-2018), dans les années 1990 - Le Tripode
Edgar Hilsenrath (1926-2018), dans les années 1990 - Le Tripode
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Résumé

Écrivain juif de langue allemande, ses livres satiriques et crus sur la Shoah conquirent l’Amérique et scandalisèrent l’Allemagne. Rire pour Hilsenrath, c’est regarder l’humanité dans l’horreur, et écrire contre l’oubli.

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Lorsqu’au début des années 1970 un petit éditeur de Cologne accepte enfin de prendre le risque de publier Le nazi et le barbier d’Edgar Hilsenrath, soixante maisons d’édition allemandes ont déjà refusé le manuscrit. Aux États-Unis, le livre s’est écoulé à deux millions d’exemplaires. Mais en Allemagne où il est né, et où se parle la langue dans laquelle il écrit, ses livres font peur aux éditeurs. "Une satire de la période nazie et de l’holocauste, ils ne peuvent pas supporter ça. Ils pensent qu’il faut traiter ce thème avec le plus grand sérieux ou pas du tout", fait-il dire à son alter-ego Lesche dans Terminus Berlin.

Dans les années 1960, Edgar Hilsenrath vit toujours aux Etats-Unis
Dans les années 1960, Edgar Hilsenrath vit toujours aux Etats-Unis
- Le Tripode

Aujourd’hui, le travail d’Edgar Hilsenrath est reconnu comme une œuvre majeure. Son nom a été évoqué pour le Nobel. Ses textes sont étudiés à l’université, joués au théâtre, traduits en 18 langues. Ses romans sont lus par des millions de personnes à travers le monde. Mais il lui aura fallu des années avant de pouvoir être publié en Allemagne.

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Né dans une famille juive à Leipzig en 1926, Edgar Hilsenrath a lui-même été victime du fascisme et déporté pendant la guerre dans un ghetto en Ukraine. Exilé d’abord en Palestine, puis en France et aux États-Unis où il passe ses nuits à écrire dans des bars enfumés, il rentre à la stupéfaction de ses proches s’installer à Berlin en 1975. Ses livres scandalisent son pays natal. Et il est vrai que la façon dont il parle des horreurs de la guerre est unique. Tour à tour burlesques, poétiques, sombres, absurdes, sales, oniriques, ses romans détonnent dans une Allemagne encore traumatisée par les souffrances et la culpabilité.

Edgar Hilsenrath parle de son enfance (en allemand avec traduction simultanée). Extrait de LSD "Perdre l'Europe", épisode 1 "Un mythe persistant" (France Culture,, 18.02.2019)

3 min

Son premier roman, Nuit, fresque atroce sur le ghetto où il a traversé la guerre, a été censuré en Allemagne pendant vingt ans. Son second, Le nazi et le barbier, raconte, trente-cinq ans avant Les Bienveillantes de Jonathan Littell, la Shoah du point de vue d’un tortionnaire nazi, mais avec un humour noir et une langue crue. Plus tapageur encore, son personnage se cache après-guerre en volant l’identité de son ami d’enfance juif assassiné, émigre en Palestine, et devient un sioniste fanatique. Mais Edgar Hilsenrath n’écrit pas pour choquer. Il écrit comme il respire. Il écrit car c’est un soulagement. Il écrit contre l’oubli aussi, lui qui a survécu. Et la mémoire qu’il transmet est pleine et complexe, grâce au rire, à l’absurde, et aux soubresauts des petites histoires dans la grande.

Pour partir à la rencontre d’Hilsenrath, il faut bien sûr se tourner vers ses livres. Il aimait semer le doute sur sa propre biographie, mais il a peuplé ses romans de ses doubles littéraires qui traversent tout comme lui l’histoire du XXe siècle : son enfance et la montée du fascisme en Europe dans Les aventures de Ruben Jablonski, la fuite avec sa famille en 1938 dans l’un des milliers de villages juifs d’Europe de l’Est désormais anéantis et dont il s’attache magnifiquement à sauver la mémoire dans Le retour au pays de Jossel Wasserman. Puis il y a le ghetto dans Nuit, la Palestine d’après-guerre dans Le nazi et le barbier, Fuck America sur son exil aux États-Unis, et enfin Terminus Berlin, sur son retour en Allemagne et la réapparition de l’antisémitisme en Europe.

Avec Edgar Hilsenrath surgissent les questions toujours vives que son œuvre nous adresse. Où se loge l’humanité lorsque l’horreur se déchaîne ? Que peut l’imaginaire contre l’oubli ? Et pourquoi choisir le rire malgré tout ?

Edgar Hilsenrath (1926-2018) à Munich, en 1966
Edgar Hilsenrath (1926-2018) à Munich, en 1966
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Pour en parler

  • Frédéric Martin, fondateur des éditions du Tripode, éditeur d’Edgar Hilsenrath
  • Andrea Lauterwein, maître de conférence en études germaniques à la Sorbonne. Elle a co-dirigé le livre Rire, mémoire, Shoah (éditions de l’éclat, 2009)

Remerciements à Colette Kerber de la librairie Les Cahiers de Colette, et Houry Varjabédian de l’Association pour la Recherche et l’Archivage de la Mémoire Arménienne (ARAM) à Marseille.

Lectures des textes, Daniel Koenigsberg. Ils sont extraits des ouvrages d'Edgar Hilsenrath, tous publiés aux éditions du Tripode : Les aventures de Ruben Jablonski - Le retour au pays de Jossel Wasserman - Nuit - Le nazi et le Barbier - Fuck America - Le Conte de la dernière pensée - Terminus Berlin.

Bibliographie

Edgar Hilsenrath dans "Mémoires du siècle" parle en français de son premier roman, non publié, avant "Nuit" (France Culture, 01.09.1994)

4 min

Archives Ina

  • Entretien d’Edgar Hilsenrath avec Antoine Spire (Mémoires du siècle, France Culture, 1994)
  • Entretien avec Edgar Hilsenrath pour LSD, La Série Documentaire, Perdre l’Europe de Christine Lecerf, réalisé par Franck Lilin (France Culture, février 2019)

Musique

Extraits de : The Cracow Klezmer Band, album The warriors (label Tzadik, 2001) - POZA, album Odessa. Jewish music from Russia (Playa Sound, 1997) - Sonia Wieder Atherton, album Chants Juifs (label Naive, 2010)

Générique

Un documentaire d'Amélie Perrot, réalisé par François Teste. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France. Page web Sylvia Favre

Edgar Hilsenrath (1926-2018) vers la fin de sa vie
Edgar Hilsenrath (1926-2018) vers la fin de sa vie
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Pour aller plus loin

1h 00
À réécouter aussi : Perdre l'Europe
Références

L'équipe

Anaïs Kien
Production
François Teste
Réalisation
Sylvia Favre
Collaboration
Amélie Perrot
Production déléguée