Gérard Prunier, en 2006.
Gérard Prunier, en 2006. ©Maxppp - CHRISTOPHE MORIN
Gérard Prunier, en 2006. ©Maxppp - CHRISTOPHE MORIN
Gérard Prunier, en 2006. ©Maxppp - CHRISTOPHE MORIN
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"Si vous êtes mort, vous avez intérêt à être blanc. Pourquoi ? Parce que si vous êtes noirs, vous risquez d’avoir disparu avant qu’on ne vous remarque et avant qu’on vous compte." Dans cette tribune, l'historien spécialiste de l'Afrique et ancien chercheur au CNRS Gérard Prunier, alerte sur l'aveuglement face aux victimes civiles des conflits africains.

Hors de la perspective humanitaire, l'invisibilisation médiatique et politique des victimes de guerre sur le continent africain témoigne d'un terrible "refus occidental de regarder en face le monde dans lequel nous vivons", écrit l'historien Gérard Prunier dans Cadavres noirs (Tracts, Gallimard). 

Arrivé en Afrique à temps pour voir le général Idi Amin Dada prendre le pouvoir en Ouganda, Gérard Prunier est resté cinquante ans en Afrique à travers des incarnations diverses, allant de réfugié politique ougandais à chauffeur de camion et de guérillero à chercheur au CNRS. De cette expérience, il retient la faible couverture des grands conflits africains, médiatisés uniquement quand les observateurs non Africains parviennent à lui donner un sens. Ce sont le conflit Rwando-Congolais, "le plus meurtrier depuis 1945, entre 3 et 5 millions de morts" ; le génocide rwandais, "une focalisation sur une horreur hors-sol. Ses conséquences congolaises, on ne s'en aperçoit pas" ; celui du Darfour ou encore celui du Sud Soudan. 

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On a l'impression que le cadavre noir, c'est une poussière que le vent emporte. C'est même pas une victime. Il est au bord de quelque chose que personne ne voit et à qui personne ne pense. (...) A partir du moment où le mort n'est plus rien, les processus qui amènent la mort ne sont plus rien non plus. Gérard Prunier

L'historien lance un appel à considérer ces victimes, au-delà des "estimations de nombre de morts", car "si les crimes et les génocides qui ont marqué l’histoire contemporaine de l’Afrique nous touchent si peu, c’est que leurs victimes – si nombreuses mais pour autant pas innombrables – n’avaient eu droit de leur vivant qu’à notre indifférence."

L’Afrique est une gigantesque broussaille où des milliers de vie se perdent sans qu’on ne sache trop ni comment ni pourquoi. Cette mort évaporée sans laisser de traces, c’est plutôt "La Lettre volée" d’Edgar Poe. Là. Devant vous. Bien en évidence. Et que personne ne voit justement parce que le regard n’est éduqué à voir que ce qu’il cherche. Bien sûr, personne ne vous cherchait, vous, corps noir ordinaire tombé des statistiques. Gérard Prunier, Cadavres noirs (Tracts, Gallimard)

Les Enjeux internationaux
10 min

Une production France Culture, en partenariat avec les Editions Gallimard. 

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