Le tunnel de Winterberg, au malheur des Hommes : épisode 1/2 du podcast Le Tunnel de Winterberg, un Pompéi de la Grande Guerre

"Bataille de Craonne" (05.04.1917), une aquarelle de François Flameng (1856-1923) à voir au Musée de l'Armée à Paris
"Bataille de Craonne" (05.04.1917), une aquarelle de François Flameng (1856-1923) à voir au Musée de l'Armée à Paris ©Getty - Photo by Leemage/Corbis via Getty Images
"Bataille de Craonne" (05.04.1917), une aquarelle de François Flameng (1856-1923) à voir au Musée de l'Armée à Paris ©Getty - Photo by Leemage/Corbis via Getty Images
"Bataille de Craonne" (05.04.1917), une aquarelle de François Flameng (1856-1923) à voir au Musée de l'Armée à Paris ©Getty - Photo by Leemage/Corbis via Getty Images
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04 mai 1917 au Chemin des Dames. Près de 250 "Feldgraus" sont enterrés vivants dans le tunnel de Winterberg obstrué par une longue préparation d’artillerie française lors de l’offensive Nivelle. Un véritable tombeau tombé dans l’oubli.

16 avril 1917.
Pour en finir avec "la guerre de position", le général Nivelle lance une offensive entre Soissons et Reims sur un plateau nommé le Chemin des Dames. 180 000 poilus se lancent dans la bataille. Une effroyable boucherie et un échec cuisant pour les armées françaises. Le bilan est vertigineux avec 30 000 morts et disparus, près de 100 000 blessés en une semaine. La préparation d’artillerie balance pourtant 533 obus à la minute. Dans les lignes allemandes, c’est la panique. 250 soldats allemands se réfugient dans un conduit souterrain pour échapper aux canons français. Nous sommes dans le petit village de Craonne qui va être totalement rayé de la carte.

"Tir de barrage à Craonne" paru dans "Le Miroir" (15.07.1917) : "Entre le guetteur et les éclatements, se trouve une tranchée encore occupée par les Allemands"
"Tir de barrage à Craonne" paru dans "Le Miroir" (15.07.1917) : "Entre le guetteur et les éclatements, se trouve une tranchée encore occupée par les Allemands"
- Wikimedia Commons - Domaine public - Auteur inconnu

Dans les rangs allemands sur le plateau qu’ils ont rebaptisé le Winterberg, c’est le carnage. 
C’est à Craonne sur le plateau qu’on doit laisser sa peau. Car nous sommes tous des condamnés, c’est nous les sacrifiés, comme dit la chanson. Le calvaire de ces sacrifiés, de tous ces condamnés a toujours fasciné Alain Malinowski, 63 ans, ancien conducteur de métro à Paris et maire d’Orainville, petite commune de l’Aisne.
Il faut dire que l’offensive Nivelle est sans doute la décision militaire la plus meurtrière et la plus stupide de l’histoire de la stratégie. Cette boucherie menée avec une telle obstination criminelle qui a provoqué la mort d’autant de Français que d’Allemands est devenue la quintessence, l’abîme et l’absurde de cette guerre. C’est ça qui passionne Monsieur Malinowski et qui le pousse, au début des années 1980, à décortiquer méticuleusement, passer au crible les archives militaires du château de Vincennes, lui qui baigne dans la Première Guerre Mondiale depuis son enfance, bercé par les cimetières militaires et les champs de batailles sur une terre qui n’a pas encore recraché tous ses morts anonymes et disparus.

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Hiver 1995.
Tandis que la France est paralysée par les grèves provoquées par le plan Juppé, Alain Malinowski découvre dans un carton d’archives, les plans d’un tunnel construit par les Allemands, le "Haupt Tunnel". Une cache souterraine, large de cinq mètres et longue de 260 mètres, un abri, un dépôt de munitions envoyées en première ligne grâce à des rails Decauville. Elle avait été creusée dans le prolongement d’une creute. Il exulte : il est persuadé que l’endroit est bien celui qui est surnommé, dans les descriptions allemandes des combats, tunnel du Winterberg. Un nom synonyme d’histoire tragique qui apparaît, inscrit en caractères gothiques, dans le journal d’opération du 111e régiment d’infanterie de réserve. Les soldats de ce régiment, originaires du pays de Bade, sont cantonnés à Craonne, quand l’armée française déclenche une offensive, le 04 mai 1917, précédée au matin d’une intense préparation d’artillerie.
Terrés dans leur goulet, deux compagnies, soit 300 hommes, subissent les coups de boutoir des canons. Un peu avant midi, un obus français de gros calibre, du 420, frappe l’entrée du tunnel. Les 250 hommes qui s’y sont réfugiés pour se protéger des gaz toxiques, n’en ressortiront jamais. Enterrés vivants, ils vont agoniser pendant plusieurs jours.

Casque allemand datant de 1917 présenté lors de l'exposition "Death in the Winterberg Tunnel. A Tragedy in World War I" à Karlsruhe (Allemagne, 2022)
Casque allemand datant de 1917 présenté lors de l'exposition "Death in the Winterberg Tunnel. A Tragedy in World War I" à Karlsruhe (Allemagne, 2022)
© Getty - Uli Deck/dpa (Photo by Uli Deck/picture alliance via Getty Images

Pendant 15 longues années, Alain Malinowski multiplie calculs et triangulations. En 2009, il découvre un embranchement de chemins figurant sur une carte d’époque. De là, il poursuit sa progression avec un décamètre fiché sur un bâton et parvient à un emplacement que rien ne distingue. En 2010, il traîne sur place des représentants de l’Office national des anciens combattants et du Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK), une association privée, chargée de retrouver tous les morts allemands dispersés sur les champs de bataille d’Europe. Mais Alain Malinowski ne parvient pas à les convaincre : les investissements nécessaires s’annoncent lourds pour un résultat improbable, lui rétorque-t-on.
Il s’obstine, écrit à Angela Merkel, le 20 juin 2010… Aucune réponse. C’est l’impasse. Pourtant, ces soldats allemands, ils sont là, à mi-flanc de la colline de Craonne, 250 corps à 20 mètres sous terre, recouverts d’un épais linceul de calcaire et de sable, morts emmurés depuis plus d’un siècle. En pénétrant dans ce tunnel, ils ne savaient sans doute pas qu’ils n’en ressortiraient jamais et que leur tombeau allait rester une énigme avant d’être redécouvert en janvier 2020 par les fils d’Alain Malinowski.

Témoignage de René Naegel (1966) sur ses souvenirs du tunnel de Tavanne pilonné par l'artillerie allemande en septembre 1916

1 min

Pour en parler

  • Alain Malinowski, maire d’ Orainville
  • Nicolas Offenstadt, historien spécialiste de la Première Guerre Mondiale
  • Yves Desfossés, conservateur régional de l'archéologie en Champagne-Ardenne, spécialiste de l'archéologie de la Grande guerre
  • Pierre Malinowski, fils d’Alain Malinowski, ancien légionnaire et ancien assistant parlementaire au Parlement européen et actuel président de la Fondation pour le développement des initiatives historiques franco-russes
  • Frédéric Adam, archéo-anthropologue, Chargé de recherche à l’INRAP, l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives
Du village de Craonne (Chemin des Dames, Aisne), rayé de la carte pendant la Première Guerre mondiale, les vestiges de l'ancienne église paroissiale
Du village de Craonne (Chemin des Dames, Aisne), rayé de la carte pendant la Première Guerre mondiale, les vestiges de l'ancienne église paroissiale
- Wikimedia Commons - CC BY-SA 3.0 - bodoklecksel

Bibliographie sélective

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Générique

Un documentaire d'Alain Lewkowicz, réalisé par Rafik Zénine. Attachée de production et page web, Sylvia Favre-Steyaert.

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