Dix ans après sa mort, en 2015, René Girard n'a jamais été aussi cité dans les médias, que depuis son usage intensif par le camp trumpiste. ©Getty - Daniel Simon
Dix ans après sa mort, en 2015, René Girard n'a jamais été aussi cité dans les médias, que depuis son usage intensif par le camp trumpiste. ©Getty - Daniel Simon
Dix ans après sa mort, en 2015, René Girard n'a jamais été aussi cité dans les médias, que depuis son usage intensif par le camp trumpiste. ©Getty - Daniel Simon
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Penseur catholique réactionnaire, pourfendeur de la bienpensance, le philosophe mort en 2015 est la référence mise en avant par Peter Thiel, le milliardaire de la tech, mentor du vice-président américain, et par J.D. Vance en personne. Sauf que les girardiens, eux, parlent d'un usage peu scrupuleux.

On a tendance à dire

que J.D. Vance, vice-président des Etats-Unis d'Amérique, a vécu une épiphanie intellectuelle en découvrant l'œuvre du philosophe français René Girard. Vance lui-même a expliqué tout ce qu'il devait à l'intellectuel qui a fait toute sa carrière outre-Atlantique, et est mort à Stanford... où il aura compté parmi ses élèves le libertarien Peter Thiel, milliardaire de la tech et mentor assumé de J.D. Vance. Conversion au catholicisme et accession à une certaine pensée de la violence auraient ainsi été, chez Vance, les fruits de la rencontre de Girard dans le texte - et notamment son usage de la notion de bouc-émissaire.

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Alors qu'en fait

on peut se poser la question de l'authenticité d'un legs girardien chez les trumpistes. Même si, par son mécénat philanthropique, Peter Thiel est désormais le plus gros sponsor des sociétés d'études girardiennes dans le monde. Et son plus efficace promoteur.

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Authentique figure intellectuelle tutélaire, ventriloquie, ou extractivisme ? Que vaut au fond l'influence intellectuelle de René Girard revendiquée par les proches de Donald Trump, dix ans après sa disparition - et surtout : de quoi procède-t-elle ? Après la séquence ultra-violente, dans le bureau ovale à la Maison Blanche, où Trump et son vice-président, J.D. Vance, ont confronté avec brutalité et non sans perversité Volodymyr Zelensky en le faisant passer pour un agresseur, un incompétent, et de surcroît un ingrat, peut-on encore considérer comme on a pu le faire durant la campagne pour la présidentielle américaine, que l'esprit de René Girard innerve vraiment la vision du monde au sommet de l'Etat américain - dans toute sa violence ?

Girard est assurément un penseur de la violence, et son œuvre, plus diffusée aux Etats-Unis qu'elle n'a longtemps été considérée ici en France, est une réflexion non seulement sur la bien-pensance ou le sanctuaire que la société façonne pour les victimes, mais plus profondément encore sur la manière dont la société, et la civilisation en soi, sont structurées en profondeur par la violence. Celle-ci naît de ce que Girard a baptisé "la rivalité mimétique" - et seule la religion permet de la dépasser.

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Depuis le retour en grâce d'un camp trumpiste qui assume sa brutalité, et embarque avec lui au passage un Girard posthume, plusieurs spécialistes du philosophe, qui souvent gravitent du côté de la revue Esprit, ont fait valoir qu'on se trompe en prenant pour acquis que ce trumpisme du côté des idées serait irrigué par un legs girardien - par exemple, cet article de Bernard Perret, paru en septembre 2024 dans Esprit. Par exemple, les girardiens mettent en avant, à présent que leur auteur voyage comme jamais - jusqu'au bureau ovale à la Maison blanche -, combien la notion de bouc-émissaire, si centrale dans le travail de Girard, peut facilement être mal comprise, déformée, écrêtée. Ainsi, chez Girard, le bouc-émissaire impliquait-il certes de la violence (le corps social, la communauté, font corps et retrouvent de la cohésion en déchaînant sa violence sur un bouc-émissaire dont la fonction sert précisément à cela) mais c'est non seulement assorti d'une pensée du sacré, mais de surcroît jamais départi de compassion - Girard est certes un penseur réactionnaire, mais chrétien.

Cette circulation renouvelée de Girard fournit ainsi l'occasion de se demander de quoi parle au fond l'usage (ou les mésusages) des penseurs et de leurs œuvres. L'appropriation va-t-elle de pair avec la lecture en soi, comme le suggérait par exemple Michel de Certeau avec sa notion de "braconnage" - finalement moins disqualifiante qu'il n'y parait d'après l'usage ordinaire du terme ? Pour Certeau, penseur pionnier des usages des biens culturels, toute lecture est au fond toujours un acte d'appropriation, et le Jésuite, philosophe et historien, apparentait ainsi les producteurs de biens culturels à des "propriétaires terriens" et leurs lecteurs, leurs publics, à des "braconniers".

Le cas pratique de la lecture de Girard, et sa montée en tête de gondole trumpiste par Vance et les siens, offre finalement une occasion de se demander jusqu'où on peut dépayser un auteur de ses fondations d'origine - et à partir de quand il s'agit plutôt d'extractivisme, cynisme et désinvolture aidant notamment. C'est ce à quoi invite le rapprochement, inopiné, avec une autre aventure intellectuelle en eaux extraterritoriales - et l'en distingue à bien des égards : l'édition en son temps du grand historien de l'art allemand exilé aux Etats-Unis, Erwin Panovsky, par Pierre Bourdieu. Mettre en vis-à-vis d'une part l'appropriation de Girard par des politiques brutaux et, d'autre part, l'aventure extraterritoriale du jeune Bourdieu sur ces terres de l'histoire de l'art gothique, permet d'envisager de quoi parle au fond le travail intellectuel.

C'est en effet Bourdieu, en 1967, dans sa collection "Le Sens commun" aux éditions de Minuit, qui sera le premier importateur de Panovsky en librairie avec Architecture gothique et pensée scolastique. A l'époque, l'historien de l'art, spécialiste du monde médiéval reconnu à l'échelle internationale, circule chez les spécialistes, certes, mais pas sous forme de livres, ni en français. Il a pourtant 75 ans et une renommée internationale, bien qu'arrivant sur le tard dans les bibliothèques françaises, importé qui plus est par un sociologue, philosophe de formation, qui ne passe pas pour un spécialiste érudit d'histoire de l'art -et a fortiori de gothique.

C'est cependant le sociologue qui se charge en personne de la traduction et ce sera rarissime dans cette collection dont la moitié des titres seront des traductions, qui va faire ce geste d'importer Panovsky et de le rendre accessible, un an avant la mort de l'historien de l'art. Le tout, moyennant un passionnant dialogue entre deux grands penseurs et plusieurs champs disciplinaires, qu'on découvre à la faveur d'une grande enquête d'archéologie intellectuelle que publient Etienne Anheim et Paul Pasquali qui font paraître, ce début mars 2025, Bourdieu et Panovski - toujours au "Sens commun" chez Minuit, revitalisé pour l'occasion.

Parce que c'est justement dans la postface de 32 pages que Pierre Bourdieu consacre cette année 1967 à ce livre sur l'histoire des cathédrales et leur lien avec une histoire médiévale de la pensée, que le sociologue va systématiser son concept d'habitus. L'idée avait certes déjà percolé en amont sur des terres plus immédiatement sociologiques, dans ses travaux précoces sur le Béarn par exemple. Mais c'est en écho avec une pensée de l'art gothique et de ce que ça dit des façons de penser ou de faire, que Bourdieu va alors finaliser la montée en théorie de l'habitus, et le systématiser.

Suivre ainsi Anheim et Pasquali tandis qu'ils arpentent archives de Pierre Bourdieu et correspondance entre les deux savants, puis mettent en évidence les conditions d'importation de cette œuvre qui voyage, et tout ce qui rend possible son appropriation par le public français érudit, permet de prendre la mesure de deux choses : non seulement qu'on peut braconner en terres extra-disciplinaires avec authenticité et fécondité ; mais en outre que dès lors qu'on prend au sérieux les œuvres dont on s'empare, même une entreprise territoriale comme celle que poursuit alors Bourdieu sur fond de tremblements disciplinaires et épistémologiques dans ce moment structuraliste de la fin des années 60, on peut engendrer des concepts dans des eaux extraterritoriales particulièrement poissonneuses. Qui finissent par dénaturaliser les frontières et autant de coûts de douane entre les disciplines, les spécialités, les légitimités construites par le monde académique.

En 2001, un an avant sa mort, donc, en colloque à Cerisy-la-Salle, Bourdieu reviendra d'ailleurs sur le "Sens commun" comme une aventure intellectuelle dont l'ambition était d'abord, dira-t-il, d'échaffauder "un capital collectif de ressources". On le comprend mieux en suivant pas à pas l'histoire d'une traduction, et d'une édition en français, comme celle d'Architecture gothique et pensée scolastique.

En réverbération contrastée, la revitalisation récente de Girard, penseur catholique certes apocalyptique et pessimiste, apparaît alors bien a minima comme une caricature - voire de l'extractivisme.

À écouter

2 min

Les refs

Le pessimisme est-il forcément réactionnaire ? par Bernard Perret dans Esprit, en septembre 2024.

Michel de Certeau, relecture, réécriture, sur le site En attendant Nadeau, par Marc Lebiez, en juin 2020.

Quand Bourdieu découvrait Panovsky, par Paul Pasquali, dans la revue des Annales, en 2023.

Bourdieu et Panovsky - Essai d'archéologie intellectuelle, par Etienne Anheim et Paul Pasquali, aux éditions de Minuit, à paraître le 6 mars 2025.

Architecture gothique et pensée scolastique, par Erwin Panovsky, aux éditions de Minuit, au printemps 1967.

Servitudes et grandeurs des disciplines, ouvrage collectif, chez Gallimard, janvier 2025.

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