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Politique : chronologie du clivage gauche-droite en 12 citations

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Le président socialiste Francois Mitterrand serre la main de son premier ministre gaulliste Jacques Chirac, le 18 juin 1987, au Mont-Valérien, lors d'une cérémonie d'hommage au général de Gaulle
Le président socialiste Francois Mitterrand serre la main de son premier ministre gaulliste Jacques Chirac, le 18 juin 1987, au Mont-Valérien, lors d'une cérémonie d'hommage au général de Gaulle
© AFP - PHILIPPE Bouchon

Emmanuel Macron est-il de droite ou de gauche ? Comment se situeront les candidats lors du débat de TF1 ? En ces temps de campagne présidentielle, le clivage droite-gauche est plus convoqué que jamais. Appréhendons-le depuis ses fondements idéologiques remontant à la Révolution française.

Ce 20 mars, un grand débat diffusé par TF1 et LCI verra s'affronter les cinq candidats à la présidentielle les mieux placés : Hamon, Macron, Fillon, Le Pen et Mélenchon. Certains se revendiquent de gauche, d'autres de droite, d'autres encore, d'aucun bord, comme Marine Le Pen, ou des deux à la fois, comme Emmanuel Macron. Gauche-droite, ce clivage a pourtant toujours été l'épine dorsale de nos démocraties. Il permet d'appréhender la carrure idéologique de nos représentants politiques, mais aussi de nous situer, simples citoyens, sur l'échiquier politique. Mais quel est le fondement historique de cette opposition séculaire ? Comment se sont réparties les valeurs idéologiques à babord et tribord, et pour quelles raisons ? Chronologie du clivage en 12 citations, extraites de deux archives de France Culture (l'une de 1985, l'autre de 2016), étayée par les éclairages de Christophe Le Digol, maître de conférences en sciences politiques à l’université Paris-Nanterre.

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Le 15 novembre 1985, le journaliste, essayiste et historien Jacques Julliard consacrait une riche émission à la question de savoir si le clivage gauche-droite était dépassé. C'était sur France Culture, dans un Grand débat auquel participaient Marie France Garaud, juriste et femme politique de droite, Olivier Duhamel, juriste et politologue, et Alain Lancelot, politologue. Deux heures d'échanges passionnés et parfois virulents, au cours desquelles ils revenaient aux sources de cette opposition, née à la Révolution française, et ayant commencé à se structurer au début de la IIIe République :

Dans la tradition marxiste, on a effectivement opposé les bourgeois et les prolétaires. (…) À d’autres moments, dans les moments de grande tension, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on a vu opposer les nationaux aux non-nationaux. On peut encore opposer les libéraux et les jacobins… Jacques Julliard

Gauche-droite : une querelle dépassée ? 1/2

58 min

Durée : 59 min (première partie)

Gauche-droite : une querelle dépassée ? 2/2

58 min

Durée : 59 min (deuxième partie)

La Révolution française : entre la gauche et la droite, le cadavre du roi

A l'origine, lorsqu'est créée la première Assemblée nationale constituante en juin 1789, les députés se plaçaient où ils le souhaitaient dans l’hémicycle. Mais très vite sont apparues entre eux des distinctions politiques, explique Christophe Le Digol : certains défendaient une conception monarchique traditionnelle (et généralement les deux ordres privilégiés, même s'il existait une noblesse libérale ayant basculé du côté du Tiers État), tandis que d'autres aspiraient à un nouveau régime, une monarchie constitutionnelle. Ces tensions connurent leur apogée à l'été 1789, lorsque les discussions des députés portèrent sur le droit de veto suspensif du roi, c’est-à-dire à la possibilité pour le roi de s’opposer en partie aux décisions de l’Assemblée nationale : "Très vite, il y a eu des applaudissements, des huées, et des aristocrates qui étaient isolés au milieu de députés du Tiers État se trouvaient gênés, et donc il y a eu une séparation en deux : ceux qui étaient pour une conception traditionnelle de la monarchie se sont placés à droite du président de l’Assemblée nationale, et ceux qui étaient favorables à une monarchie constitutionnelle se sont placés à la gauche. La droite, naturellement c’est toujours le côté positif, la main droite de Dieu, donc là, c’est de l’anthropologie aussi…"

Jacques Julliard :

C’est à partir de la Révolution française, et c’est la France qui a été à l’initiative, qu['est née] l’habitude de classer, de situer à l’intérieur de l’hémicycle, les parlementaires à gauche et à droite du président, à déterminer cette espèce de catégorie devenue fonctionnelle dans les assemblées françaises, dans la vie politique française (…). La chose va tellement de soi, qu’on se demande s’il peut y avoir d’autres divisions fonctionnelles dans la vie politique."

Olivier Duhamel :

La gauche, la définition est à la fois générale et banale, je crois que c'est l'ambition du progrès, notamment du progrès scientifique, grande valeur du XVIIIe, et de la justice sociale. Et sur cette espèce d'alliance est constitué l'accord moderne et positif… ce sont les valeurs de la Révolution française.(…) Et sous la IIIe République, lorsque Clemenceau dit que la République est un bloc… ça veut dire que ce sont tous les gens qui acceptent de près ou de loin les conséquences de la Révolution française. Alors que les hommes de droite, comme l'a dit je crois Joseph de Maistre, sont ceux qui ne peuvent pas accepter qu'en coupant la tête au roi, on a coupé la tête à tous les pères de famille. Il y a un traumatisme extraordinaire qu'on ne trouve pas dans les autres cultures. La gauche et la droite dans les pays anglo-saxons ou d'autres pays du monde, ça existe, c'est quelque chose de latéralisé, mais il n'y a pas entre eux un cadavre.

Marie-France Garaud :

… Et le cadavre de Dieu. On a cessé de gouverner au nom de Dieu. C'est peut-être là que se situe le vrai tournant.

Ouverture des États généraux, à Versailles dans la salle des Menus Plaisirs, le 5 mai 1789
Ouverture des États généraux, à Versailles dans la salle des Menus Plaisirs, le 5 mai 1789
- Isidore-Stanislaus Helmanet Charles Monnet / Bibliothè

Troisième République (1870-1940) et Quatrième République (1946-1958) : la question religieuse, puis le débat social et l'antagonisme pacifisme-nationalisme

Au XIXe siècle, la question du régime distinguait la gauche de la droite : "Les gens qui étaient plutôt à gauche étaient plutôt favorables à la République, et ceux qui étaient considérés comme de droite étaient plutôt favorables à la monarchie. Avec une vision de l’ordre, etc." Une fois cette question du régime tranchée dans les années 1870, il s'est produit une réactivation du clivage, explique Christophe Le Digol : "C’était la question religieuse qui permettait cette fois de distinguer les hommes politiques plutôt de gauche ou de droite. Les gens de droite étaient plutôt catholiques et défendaient l’aristocratie. Donc la droite représentait le château et l’église. De l’autre côté, la gauche était ceux qui s’opposaient au château et à l’église." A partir de 1905, la question religieuse devient moins importante, et commencent à apparaître, surtout dans les années 1920, des oppositions en terme de système économique, entre un système de redistribution large, et un autre l'étant moins. Enfin, avec les deux guerres mondiales, les notions de pacifisme et de nationalisme s'invitent dans le champ politique.

Jacques Julliard :

Longtemps, la bataille entre la gauche et la droite en France est une bataille institutionnelle. À la fin du XIXe siècle, grosso modo, la droite, au début de la République, c'était justement les gens qui n'étaient pas républicains. C'était ceux qui songeaient soit à une restauration monarchiste, soit à une restauration bonapartiste ; et la gauche, c'était les gens qui acceptaient la République. Il a fallu attendre le tournant du siècle pour que ce type de débat soit complètement liquidé. Et puis ensuite, dans la période suivante, le débat gauche-droite était plutôt social. Dans les années du début du siècle, dans l'entre-deux-guerres, il n'y avait plus à proprement parler de question institutionnelle, mais il y avait la question du communisme, et un ensemble de questions sociales. Je dirais que dans la période charnière entre la IVe et la Ve République, on pourrait dire que la gauche était plutôt parlementarisme et la droite, présidentialisme.

Alain Lancelot :

On ne peut pas dire que la droite ait été constamment nationaliste… on l'a vue nationaliste, mais on l'a vue aussi pacifiste, capitularde… avant même les guerres, et on a vu une gauche pacifiste et capitularde, de la même façon. En bonne honnêteté historique, je crois qu'on peut dire que c'est un thème qui est passé de la droite à la gauche sous la IIIe République, et sous la IVe République. Aucun des deux camps n'a de ce point de vue, à coup sûr, ni le monopole du cœur, ni le monopole de la nation ou de l'internationalisme.

Olivier Duhamel :

Les gens qui se sont mouillés au début de la IVe République pour faire démarrer la construction européenne étaient des gens d'orientation de droite. C'est des gens qui s'appelaient Robert Schuman par exemple…

Ve République (à partir de 1958) : rétrécissement du clivage suite à l'exercice du pouvoir par la gauche

Pour Christophe Le Digol, la IVe République avait connu une sorte d'effacement du clivage, du fait du régime des partis, attendu qu'il n’y avait pas, alors, de scrutin majoritaire uninominal à deux tours. Il ne s’agissait donc pas de produire une majorité. "La Ve République, en 1958, par son scrutin particulier, a produit une nécessité : pour conquérir le pouvoir il fallait avoir 50% + 1, donc la nécessité d’avoir une majorité."

Propos étayés par Olivier Duhamel dans l'archive de 1985 :

Pratiquement à aucun moment, la IVe République n'est structurée sur l'axe gauche-droite. Alors que pratiquement toute la Ve République, depuis les premières élections qui sont celles de 1962, et de plus en plus nettement, est structurée selon l'axe gauche-droite. (…) La recréation d'une gauche s'est faite en France par le biais de la bipolarisation, laquelle découle du mode de scrutin majoritaire pour élire les députés, inchangé jusqu'à 1986, et de l'élection présidentielle.

Un mode de scrutin qui fabrique véritablement deux camps, pour Christophe Le Digole : "Deux étendards sous lesquels se rassemblent des hommes politiques par affinités. Même si De Gaulle, dans un premier temps, avait une conception bien à lui du pouvoir puisqu’il n’était ni de gauche, ni de droite, il était au dessus des partis : c’était sa posture de l’homme charismatique qui ne se mêlait pas à la politique ordinaire.

Marie-France Garaud :

Au départ de la Ve République, il y a eu un affrontement personnel entre deux hommes, qui a été celui de Mitterrand avec De Gaulle. (…) De Gaulle a pris la France sous le nez de Mitterrand, et je crois que Mitterrand s'est senti constituer en rival. Et dans cette situation de rivalité, il a, si j'ose dire, ramassé les forces politiques qui étaient autour de lui, qui pouvaient lui constituer des armes : les socialistes, puis l'alliance socialo-communiste. (…) En face de l'Union de la gauche [alliance électorale fondée de 1972 à 1977, NDLR], la majorité de l'époque s'est constituée institutionnellement en majorité présidentielle, et on a assisté à une bipolarisation qui n'est pas inhérente nécessairement au fonctionnement de la Ve République…

François Mitterrand, Premier secrétaire du parti socialiste, s'arrête devant un portrait du général de Gaulle le 10 novembre 1978 au cours d'une visite à la mairie de Paris où se tient l'exposition "Charles de Gaulle".
François Mitterrand, Premier secrétaire du parti socialiste, s'arrête devant un portrait du général de Gaulle le 10 novembre 1978 au cours d'une visite à la mairie de Paris où se tient l'exposition "Charles de Gaulle".
© AFP - Gabriel Duval

Alain Lancelot :

J'ai le sentiment que depuis 1958, progressivement, et surtout depuis 1962, le phénomène majorité-opposition a rythmé la vie politique française et a opposé deux grands camps qui ont très vite retrouvé le vieux lit du fleuve de gauche et du fleuve de droite, même si au départ ils pouvaient être un peu plus originaux. (…) Progressivement, l'originalité du gaullisme s'est gommée. Depuis l'alternance de 1981, j'ai le sentiment que c'est encore plus net. La droite devient plus extrême, et la gauche elle-même, en arrivant au pouvoir sous sa forme d'union de la gauche en 1981, était certainement au paroxysme de sa forme.

Dans cette émission de 1985, Olivier Duhamel estimait que ce clivage, loin de s'accentuer, s'était rétréci, la gauche ayant été confrontée à la réalité du pouvoir : "Ce qui a entraîné une indiscutable révision de son discours politique, de sa vision politique… révision qui rapproche la gauche de la droite." Un débat plus vif que jamais aujourd'hui, à la veille de la fin du mandat de François Hollande, et alors que d'aucuns estiment que l'extrême gauche actuelle est devenue le PS d'antan. C'était le sujet d'un Atelier du pouvoir diffusé le 12 mars dernier sur France Culture, alors que 73% des Français pensaient que les notions de droite et de gauche en politique ne représentaient plus grand chose. Les invités de ce débat était l'écologiste franco-allemand Daniel Cohn-Bendit, persuadé que le clivage était dépassé à l'heure de la mondialisation, la politologue Nonna Mayer, et l'enseignante en Civilisation britannique contemporaine Emmanuelle Avril.

Daniel Cohn-Bendit :

Si vous prenez aujourd'hui le problème des réfugiés : 70% des Français ne veulent pas des réfugiés, et aussi bien de droite et de gauche. Et la seule personne qui aujourd'hui a une politique de valeur, c'est Madame Merkel… c'est vrai ou ce n'est pas vrai ? Et elle est de droite, ou de gauche ?…

Nonna Mayer :

J'ai beaucoup travaillé sur les personnes en situation de très grande précarité. C'était en 2012. Et là on avait des gens qui dépendaient de l'aide sociale, du RSA, et qui nous disaient : 'Moi si je votais - parce que beaucoup n'étaient pas inscrits, ne votaient pas - je voterais pour la gauche, parce que la gauche c'est le social, la gauche c'est le coeur ; la droite c'est l'ordre, la force, l'autorité. Et plus on était précaire, plus soit on ne votait pas, soit si on votait, on votait à gauche. Eh bien aujourd'hui, ce n'est plus vrai. (…) Il y a une catégorie qui a énormément évolué, c'est celle des ouvriers. Il y a un moment où le survote ouvrier pour la gauche dépassait de 20 points la moyenne nationale… aujourd'hui ils sont en dessous de la moyenne nationale. Donc la société change, le clivage gauche-droite change, les catégories qui le portent changent. Mais il reste une structure d'explication.

Trente ans après l'émission de Jacques Julliard, notons que c'est dans les mêmes termes que L'Atelier du pouvoir de 2016, réactivaient le débat : "Le clivage droite-gauche est-il dépassé ?" Comme quoi… il ne semble pas près de l'être. Pour Christophe le Digol, cela s'explique par le fait que ce clivage est "substantiel", et non pas "rationnel" et dépassable, conception qu'il expose dans une interview que vous pouvez découvrir ici.

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