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Politiquement, comme économiquement, le géant allemand donne des signes d'essoufflement

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Les employés d'IG Metall accuse la direction de devenir des objets spéculatifs
Les employés d'IG Metall accuse la direction de devenir des objets spéculatifs
© Getty - picture alliance

Le système partisan est usé. Le pays ne crée pas suffisamment d'entreprises.

Sur le plan politique, le gouvernement de Grande coalition paraît usé. La nouvelle direction du SPD, qui avait menacé d’abandonner à son sort une CDU vieillissante, semble devoir se contenter d’une simple renégociation du contrat de gouvernement. Sonnés par leur défait aux récentes élections européennes (15%), qui confirment l’érosion persistante de leur électorat, les sociaux-démocrates paraissent incapables de décider de leur stratégie politique. 

L’Allemagne traverse une crise sur les causes de laquelle les experts divergent

De son côté, la CDU ne cesse de perdre des électeurs aux élections régionales. Et Angela Merkel est de plus en plus contestée au sein de son propre parti. Au lendemain de la claque prise par les chrétiens-démocrates en Thuringe (22 %, soit une perte de 11 points), l’une des principales figures de la droite du parti, Friedrich Merz, a déclaré « Il est impossible que le gouvernement continue à être gouverné de cette manière pendant encore deux ans ». Les élections législatives devraient avoir lieu normalement à l’automne 2021. Mais la chancelière tiendra-t-elle jusque-là ?

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Merkel a confondu pragmatisme et prosaïsme

Sa fameuse réaction à l’afflux dans son pays de plus d’un million d’immigrés, en 2015, « Wir schaffen das ! » lui a valu, sur le moment, l’admiration des médias dans le monde entier. Mais aujourd’hui, en Allemagne, écrit Peter Kuras, cette formule lui colle à la peau. Si on la compare avec les trouvailles rhétoriques d’Obama (« Change we can believe in », exprimant l’énergie et l’optimisme) et même avec les slogans de Trump (« Make America great again ! »), l’expression de Merkel dénotait davantage une forme de résignation qu’une marque de confiance. Et surtout, c’est le genre d’expression, prosaïque et modeste, qu’on attend de sa blanchisseuse ou de son plombier : « On va s’en occuper », « on va le faire »…

Cette expression, renchérit Kuras, reçue sur le moment, en Allemagne, comme la confirmation de la fameuse compétence de Merkel, de son habileté gestionnaire, est aujourd’hui réinterprétée. Et perçue comme emblématique d’une politique qui a confondu pragmatisme et prosaïsme. Une politique, qui a « tenté, durant de longues années, d’enterrer l’idéologie sous d’épaisses couches de détails administratifs. » 

Un glissement général vers la droite

Or, l’idéologie se venge. Elle prend la forme d’un mouvement populiste et xénophobe, l’AFD. Fondé en 2013, ce parti a remporté 12,5 % des suffrages aux élections générales de septembre 2017.Depuis quatre ans, l’Allemagne ne cesse de glisser vers la droite. Sa politique migratoire, en particulier, a aliéné à la CDU une partie non négligeable de ses électeurs traditionnels. Du coup, certains au sein de sa direction sont tentés de suivre l’AFD dans l’identitarisme. Ils s’appuient sur des sondages qui montrent que 50 % des Allemands considèrent « qu’il y a trop d’immigrés dans le pays ». Ce sentiment préexistait à la crise de 2015, comme le montre l’étude menée par le sociologue Wilhelm Heitmeyer, mais elle les a accentués.

Certes, les marches organisées par l’organisation anti-musulmane Pegida attirent des dizaines de milliers de personnes, en particulier dans leur place-forte de Dresde, dans l’ancienne RDA. Mais les manifestations sur des thèmes de gauche en font descendre dans les rues bien davantage. 240 000 personnes ont manifesté contre le racisme, à Berlin. Mais la gauche, que ce soit le SPD, ou les Verts (9%), ou die Linke (9%), peine à traduire dans les urnes ces aspirations. 

Le miracle allemand d'après-guerre

Sur le plan économique, la situation n’est pas plus brillante. Et elle témoigne de l’incapacité du pays à se réinventer. Certes, l’Allemagne évite (de peu) la récession en cette fin d’année. Mais la croissance est en berne. L’économie est touchée par le ralentissement de la Chine, son premier client et par la guerre commerciale entre ce pays et les Etats-Unis de Trump. Mais, d’après le Prix Nobel d’économie Edmund Phelps, les causes du malaise allemand sont plus profondes.

L’Allemagne a dû son redécollage et sa prospérité d’après-guerre à son fameux modèle socio-économique, l’ordo-libéralisme ou « économie sociale de marché ». Il combine une forme de capitalisme encadré et régulé, avec un haut niveau de protection sociale. Il procure une grande stabilité, en associant les salariés à la gestion des entreprises. Les réformes « Hartz », adoptées sous l’impulsion du chancelier Schröder (SPD) ont donné, plus récemment, un coup de fouet à l’économie, mais au prix d’un durcissement des conditions d’obtention des bénéfices sociaux dont jouissent les Allemands – en particulier, les chômeurs. 

Néanmoins, certains développements récents sont inquiétants. La productivité des facteurs (travail et capital) stagne depuis plusieurs décennies. Le pays dépose de moins en moins de brevets. Et surtout, la création d’entreprises y est très faible, par comparaison avec son poids économique. Ce qui manque à l’Allemagne, selon Phelps, c’est l’incitation à innover. Cela a plusieurs causes. 

Pourquoi l'Allemagne crée trop peu de nouvelles entreprises

D’abord, les régulations publiques favorisent les entreprises installées et découragent les nouveaux venus. Les marchés sont protégés de la concurrence. Le Rapport Doing Business de la Banque mondiale classe l’Allemagne au 114 ° rang mondial dans sa rubrique « facilité à créer des entreprises ». La France est 30 %, les Pays-Bas 22 °, la Suède 18°.

Ensuite, le système de cogestion a bien des avantages, en particulier d’apporter la paix sociale. Mais il présente aussi des inconvénients. Les salariés ont souvent tendance à favoriser les décisions qui les avantagent eux-mêmes, au détriment des intérêts à plus long terme des firmes. 

Le système hiérarchique plutôt rigide qui préside à leur gestion ne stimule pas l’innovation. Alors que les pays asiatiques encouragent les suggestions des employés pour améliorer les process, en Allemagne, cela passe pour une critique de la hiérarchie et c’est mal vu.

Enfin, « comme en France », l’enseignement de l’économie et de l’histoire tend à présenter le capitalisme sous son plus mauvais jour (« sauvage », « brutal », « néo-libéral », conformément à l’idéologie dominante chez les rédacteurs de manuels. Ce qui contribue à dissuader les jeunes diplômés de lancer des start-ups. 

Une nation commerçante...

Tandis que les USA, la Grande-Bretagne et la France demeurent des nations innovantes, conclut Phelps, l’Allemagne, comme la Hollande sont en train de devenir des « nations commerçantes. »