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Politiquement correct : un mal typiquement américain... aux racines tellement françaises ?

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Traductions aléatoires et second degré pris au pied de la lettre : plusieurs malentendus à la racine de la réception française du "politiquement correct à l'américaine".
Traductions aléatoires et second degré pris au pied de la lettre : plusieurs malentendus à la racine de la réception française du "politiquement correct à l'américaine".
© Getty - selimaksan

Dans un jeu de miroirs, ce sont ses racines françaises que les conservateurs américains étrillaient dans les années 1970 quand le politiquement correct a pris corps dans les universités. Alors qu'en France, 30 ans après l'apparition du mot, on continue d'y voir le spectre d'une censure américaine.

Ce n'est pas loin d’être systématique : sitôt qu’éclot la dénonciation du “politiquement correct” dans un débat, bien vite le spectre des États-Unis point dans le sillage. La faute aux Américains si "on ne peut plus rien dire" à force d'être corsetés par un contrôle du langage et une foule d'auto-censures plus ou moins librement consenties pour louvoyer entre des représentations racistes, des impensés sexistes, ou par exemple du mépris de classe ? Pour ceux qui critiquent le politiquement correct, ce sont autant de garde-fous qui nous empêcheraient d’appeler un chat un chat. Et au fond, de quoi façonner une civilisation foncièrement hypocrite, sanglée par les bons sentiments, la moraline... ou la peur du procès. En un mot, un monde funeste où "l’esprit américain" régnerait en maître.

L'expression même de "politiquement correct", traduite d'un anglicisme, passe toujours pour une importation transatlantique, plus de trois décennies après sa diffusion en France. Bien que sa naissance soit antérieure, c’est dans le cours des années1980 que le terme devient très usité aux États-Unis. C’est à ce moment-là qu’il s’installe dans le paysage polémique, et qu’on le voit poindre dans des discours politiques jusqu’au plus haut niveau : en 1991, c’est le président des États-Unis en personne, George Bush, qui mobilise la political correctness” (en anglais dans le texte), dans un discours officiel où il brocarde une “croisade contre la civilité”. C’est-à-dire, une épine dans le pied des Américains qui pousserait de façon particulièrement vivace du côté des universités, soudain décrites aux mains d’”extrémistes politiques”. Une menace culturelle, en somme, qui prospérerait au pays de la liberté, pour mieux en saper les bases les plus historiques, et diviser.

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En vingt ans, la “political correctness”, sorte d’hypercorrection à consonance morale que ses pourfendeurs assimilent à une censure capable d'entraver le vocabulaire par angélisme et d'empêcher le quidam à se laisser aller, a gagné du terrain aux États-Unis. Elle porte historiquement en elle une puissante charge contre les milieux académiques, qu’on peut regarder avec intérêt rétrospectivement maintenant qu’aujourd’hui, des médias et des discours politiques sont de plus en plus nombreux à brocarder les sciences sociales qui feraient le lit du communautarisme. Mais elle charrie aussi une dimension moins connue : une critique de… l’esprit français ! 

Car, si aujourd’hui, de ce côté-ci de l’Atlantique, la retenue langagière est réputée très américaine, dans les années 70 et 80, le politiquement correct voyageait là-bas avec l’idée qu’il serait fondamentalement arrimé à des intellectuels français. Non qu’il s’agisse d’abord d’une importation : la première à utiliser le mot s’appelle Toni Cade Bambara, elle est noire et féministe, et dans son anthologie The Black Woman elle pose en 1970 que “Un homme ne peut être politiquement correct et phallocrate en même temps.” Le politiquement correct devient une question qu’adressent à ceux qui ont le pouvoir des militants le plus souvent issus du mouvement Black Power ou des rangs féministes. À l’époque, l’idée de correction est à prendre au pied de la lettre : il s’agit de corriger les effets stigmatisants ou discriminants de la façon de parler.

Mais parce que l’expression restera fondamentalement ancrée du côté des universités pendant deux décennies avant d’essaimer plus large, elle n’a pas seulement à voir avec la conquête de nouveaux droits, ou d’une égalité qui ne se paierait pas seulement de mots. Elle a aussi à voir, très concrètement, avec la conquête de nouveaux territoires au sein du monde académique. La décennie 1980 reste, aux États-Unis, celle que l’historienne Christine Larrazet décrit comme celle de “la diversification du contenu des études”

Avec le multiculturalisme, les programmes d’études traditionnels centrés sur les productions d’auteurs euro-américains porteurs d’un système de pensée occidental (western white males) sont remis en question. Le canon littéraire en particulier est considéré comme un ordre dans lequel les minorités – dont les Noirs américains – sont "les dominés, les sans-voix, les invisibles, les non-représentés et les non-représentables". Place est faite à de nouveaux enseignements – women studies, black studies, gay and lesbian studies – et à la diffusion de nouveaux écrits.

Or les cultural studies se nourrissent de Fanon, de Sartre, et de penseurs qui appartiennent à ce qu’on nomme alors la “French Theory”. Foucault, Derrida ou Deleuze ne sont pourtant probablement pas les seuls responsables de la diffusion du sens même du politiquement correct. Et dans ces années-là, des chercheurs issus des minorités parviennent à conquérir des postes à l’université, et militent pour une plus grande vigilance vis-à-vis des stéréotypes dans un pays dont l’histoire collective est jalonnée par des politiques ségrégationnistes ou des crimes racistes - y compris dans l’enceinte des facs, qui demeureront longtemps un symbole des prérogatives des Blancs. Mais dans les rangs des conservateurs américains, on utilise cette ramification française pour dénoncer un Cheval de Troie, et des universités sous la coupe de la pensée française.

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Ironiquement, quarante ans plus tard en France, c’est contre l’hypocrisie du politiquement correct et la censure de l’hyperparticularisme que montent au front ceux qui étrillent l’infusion de l’esprit nord-américain dans les facs françaises. Les études de genre, les outils de l’intersectionnalité, ou l’usage du concept de race, parce qu’ils ont d’abord été mobilisés dans des cercles académiques étatsuniens et pas en France, sont ainsi vilipendés comme autant de signaux d’une américanisation des esprits. Mais c’est beaucoup plus ancien qu’on ne se l’imagine parfois : quand on fouille dans les vieux articles de la revue Vacarme aujourd’hui éteinte, on retrouve un article de Philippe Mangeot qui remonte à 1997. Il précise alors que “le politiquement correct n’a jamais eu bonne presse”. Mais surtout que “dans la gauche française, il a été immédiatement considéré comme une dérive conservatrice des mouvements minoritaires, un nouveau symptôme du puritanisme américain”.

Relire cet article permet en somme de faire un peu d’archéologie pour lire plus finement ce qui se joue aujourd'hui, à présent que la charge est plus nourrie que jamais contre certaines recherches académiques. En 1997, c’est-à-dire une poignée d’années seulement après le début de la dissémination du terme côté français, Mangeot se souvenait :

Dès 1991, Annie Kriegel soulignait dans Le Figaro les risques d’un nouveau maccarthysme. Deux ans plus tard, Jean-François Revel décrivait les universités américaines comme des "campus de concentration". Il faudrait encore citer François Furet, Danielle Sallenave, Alain Finkielkraut, Luc Ferry. Ils avaient les libres penseurs avec eux ; ils mettaient aussi les rieurs de leur côté. Il parait qu’on a publié une version expurgée des contes de Grimm, qui destitue Blanche-Neige et édulcore les sept nains pour ne heurter ni nos amis afro-américains ni les personnes d’une taille alternative. On oubliait de dire que l’ouvrage était parodique.

Dès alors, on trouve peu de traces des racines françaises du politiquement correct. Déjà à l'époque, l’idée est même systématiquement présentée comme une dérive nord-américaine, et quelque chose de l’ordre d’une tare qui aurait à voir avec une forme d’ontologie étatsunienne. Plus de trente ans plus tard, on ne peut pas dire que ça ait beaucoup changé.

À réécouter : Vivons-nous sous l'empire du politiquement correct ?