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Pollution lumineuse : vers un droit à l'obscurité ?

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La pollution lumineuse à Hong Kong.
La pollution lumineuse à Hong Kong.
© Getty - Lam Yik Fei

Depuis 10 ans, le sujet de la pollution lumineuse est de plus en plus discuté. Des chercheurs militent pour un droit à l'obscurité, autant pour permettre de redécouvrir le ciel étoilé qu'afin de protéger les écosystèmes et les êtres humains, qui voient en l'éclairage un symbole de sécurité.

Tentés par un un voyage touristique pour découvrir pour la première fois de votre vie la splendeur de la voûte étoilée ? Si la suggestion a un arrière goût de dystopie, elle fait désormais partie des destinations touristiques proposées à Singapour : la pollution lumineuse y est devenue tellement intense que les agences de voyage proposent désormais d'y échapper le temps d'un voyage.  

Apparu dans les années 80, le concept de pollution lumineuse, désignant une luminosité trop élevée une fois la nuit tombée, s'est particulièrement fait connaître en 2001, lorsqu'est paru l'Atlas mondial de la luminosité artificielle nocturne. Cette étude a mis en évidence l'ampleur de l'impact des éclairages artificiels. Actualisée tous les ans, elle rappelait ainsi qu'en 2017, en Europe et en Amérique du Nord, plus de 60 % et 80 % des habitants ne pouvaient d'ores et déjà plus admirer la Voie lactée depuis leur lieu de vie. Alors que les chercheurs défendent un "droit à l'obscurité", le Jour de la nuit, qui prend place en France ce 12 octobre, vise à sensibiliser à la pollution lumineuse, à la protection de la biodiversité nocturne et du ciel étoilé.

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"La pollution lumineuse, ce sont les effets avérés engendrés par la perturbation suite à nos usages de lumières artificielles, des régimes naturels de luminosité. Et si par cette perturbation on observe des effets sur la faune, sur la flore, sur notre santé, ou encore sur la vision du ciel étoilé, on va avoir une pollution lumineuse, puisqu’on constate des effets avérés", précise à ce sujet Samuel Challéat, qui publie Sauver la nuit : comment l'oscurité disparaît, ce que sa disparition fait au vivant, et comment la reconquérir (Ed. Premier Parallèle).

L'éclairage : de l'esthétique à la sécurité

Mais à quand remonte, au juste, la pollution lumineuse ? La luminosité qui se dégage d'un feu de camp pouvait-elle être considérée comme une première source de pollution ? "C'est la notion d'excès qui fait basculer dans l'idée qu'on éclaire trop, précise Samuel Challéat. Quand on reprend les travaux des sciences humaines et sociales on se rend compte qu’on parle de gradient, il y a un continuum dans l’artificialité des choses".

Dans Le Journal de l'Histoire, Anaïs Kien rappelait qu'à Paris, l'éclairage urbain a débuté par l’accrochage d’une lanterne à la tour de Nesle à l’entrée de la ville, renforcée par une bougie disposée à la sortie du Châtelet en 1318 après l’agression d’un juge. 

En savoir plus : Une histoire lumineuse
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D'abord instaurée pour des raisons de sécurité, la lumière artificielle prend vite une dimension esthétique, raconte Samuel Challéat : 

Il y a eu la sécurité mais aussi l’esthétisme urbain. Il y avait les illuminations royales au début, avec une très forte prégnance de l’esthétisme et du symbole du roi puis de l’état absolutiste. Très vite la question de la sécurité est arrivée, au XVIIe - XVIIIe, avant de retomber pendant près de deux siècles. Elle réémerge dans les années 80-90 en France, à la suite de l’émergence, en Grande-Bretagne, d’un nouveau cadre de pensée urbanistique qui est la "prévention situationnelle". C’est-à-dire que pour réduire les opportunités de passage à l’acte délictuel des personnes on va jouer sur l’environnement et on va faire des environnements sécurisés par la façon dont ils sont conçus. Et on y trouve la lumière artificielle.

A partir du XVe siècle, l'éclairage urbain reflète surtout l'arrivée de l'art urbain, de l'embellissement et d'une logique de l'ordonnancement. Il faut en réalité atteindre le XVIIIe siècle avant d'envisager la lumière comme une perspective sécuritaire : la police parisienne, plutôt que de multiplier les rondes de nuit avec des "porte-flambeaux", chargés de voir les malfaiteurs pour les interpeller, privilégie finalement l'usage des lanternes et réverbères, comme le raconte la chercheuse Sophie Mosser dans sa thèse de doctorat en urbanisme Eclairage et sécurité en ville : l'Etat des savoirs :

Dans cette logique de perfectionnement de l'exercice du pouvoir, dont les termes sont parfaitement illustrés par la maxime "Après minuit, chaque lanterne vaut un veilleur de nuit", la visibilité se réfère moins aux nouvelles capacités visuelles offertes par les dispositifs d'éclairage (permettant de mieux voir alentours). [...] Elle devient l'outil principal de contrôle social, dans le cadre des principes du panoptisme [ de Bentham, ndlr] énoncés à la fin du XVIIIe siècle. D'où les efforts des autorités pour impulser des développements techniques vers l'amélioration de la luminosité des sources d'éclairage, de leur pouvoir brillant, signfiiant à chacun la potentialité d'une surveillance continue. C'est dans le cadre d'un concours organisé par le chef de la police parisienne que la lanterne à réflecteur est ainsi mise au point dans les années 1760.

A la fois esthétique et rassurante, la lumière artificielle s'installe durablement dans le paysage urbain, portant avec elle l'idée sous-jacente qu'elle est un symbole de la sécurité.

Pollution lumineuse contre peur du noir 

Mais après plusieurs siècles de luminosité artificielle destinée à nous protéger de notre peur du noir, difficile d'envisager un retour aux ténèbres de la nuit. Dans Eclairage et sécurité en ville : l'Etat des savoirs, Sophie Mosser démonte pourtant la principale crainte des tenants d'un éclairage artificielle envisagé comme indispensable à la sécurité des citoyens : 

Du fait de la longue histoire du couple éclairage-sécurité et des réinterprétations qui en ont été faites, la croyance que l’éclairage et la sécurité vont de pair est aujourd’hui fortement ancrée dans l’opinion publique. L’idée est largement répandue que l’éclairage urbain a un effet potentiel à la fois sur la criminalité effective et sur la peur du crime (sentiment d’insécurité). 

Dans sa thèse, la chercheuse dresse le bilan des différentes études menées sur le thème de l'éclairage et de la sécurité, et si ces dernières remontent pour l'essentiel aux années 1980, elles battent en brèche l'idée que l'éclairage artificielle a une influence sur le taux de crimes et de délits perpétrés dans les rues : 

Dans le cas des USA (Clark, 2002), lorsqu’on observe les graphiques donnant les fréquences de crimes violents en fonction de l’heure de la journée, le poids des facteurs sociaux (comme les heures de cours scolaires et la prépondérance du travail en journée et du loisir de nuit) apparaît plus important que celui des niveaux d’éclairage. Dans le cas de la France, la revue Urbanisme (n° 243) notait en 1991, à partir du cas du Val-de-Marne, que les deux tiers des cambriolages sont en effet commis de jour (entre 6 h et 18 h, lorsque les habitants sont sortis), tandis que les entrepôts et usines sont plutôt dévalisés de nuit (80% de ces cambriolages s’effectuent après 21 h). Près des deux tiers des vols avec violence sont perpétrés de jour, très souvent dans les transports en commun; la nuit, quand bus et métro ne circulent plus, ce type d’agression se produit plutôt à l’intérieur des parkings. Enfin, les trois quarts des vols à main armée se produisent entre 18 et 21h, à l’heure où les commerçants ferment, et souvent pour le vol de leur recette de la journée; et enfin, les vols dans les voitures se produisent presque pour moitié après 18h, et les vols de voitures surtout après minuit.

Elle en concluait que si l'éclairage peut effectivement apporter de réelles améliorations en termes de criminalité effective sur des zones bien déterminées (les "crime hot spots"), elles avaient surtout un effet bénéfique sur le "sentiment" d'insécurité.

Dans Sauver la nuit : comment l'oscurité disparaît, ce que sa disparition fait au vivant, et comment la reconquérir, Samuel Challéat mettait en évidence la crainte de l'obscurité comme un fait intériorisé, notamment dans le lien entre "la nuit" et la pratique spatiale des femmes. Ainsi, une étude de la chercheuse Hille Koskela, intitulée "Fear, control and speace : geographies of gender, fear of violence, and video surveillance" montrait qu'à Helsinki, où les nuits d'été sont claires alors que les journées d'hiver sont sombres et courtes, les Finlandaises craignent toujours de sortir aux horaires identifiés comme "de nuit", quand bien même la luminosité est toujours présente. 

"C'est la dimension sociale de la nuit qui fait comprendre aux femmes qu'il y a un moment la nuit, et dans l'espace, où elles n'ont pas à être, surenchérit Samuel Challéat. C'est lié à la sensation de solitude, donc à l’impossibilité d’un contrôle social sur l’espace. La façon la plus simple de résoudre le problème c’est de le psychologiser, de le renvoyer à un problème individuel, à des peurs irrationnelles… Mais non, les travaux des sociologues montrent qu’il y a des dimensions sociales". 

Après les étoiles, de nouvelles revendications

Si on se fie aux travaux d'analyse de Sophie Mosser, une des principales raisons à l'éclairage artificiel, la sécurité, mériterait d'être reconsidérée et analysée. D'autant qu'à l'inverse, les raisons qui poussent à supprimer la pollution lumineuse semblent quant à elles s'accumuler. 

"Les besoins sont d'ordre socio-culturels, justifie Samuel Challéat. D'une part on a effectivement les enjeux sur la vision du ciel étoilé, sur l'observation scientifique. Et des enjeux en terme d'individuation :  on se forge notre individualité quand on fait l’expérience de l’observation de la voûte céleste, on se forge nos questionnements, sur l’infini, nos questionnements religieux, philosophiques, poétiques…"

Mais à ces problématiques s'ajoutent des enjeux d'ordres écologiques : "il y a des besoins écologiques, des besoins en gros de temps d’obscurité et d’espace d’obscurité pour pouvoir chasser, se reproduire, migrer, etc.".  Dans La Méthode scientifique, l'écologue Kevin Barré donnait pour exemple l'impact de la pollution lumineuse sur le comportement des chauve-souris : 

On attire énormément de papillons et autres insectes avec l'éclairage. On a des individus chauves-souris qui viennent se nourrir et profitent de cette lumière. Mais en creusant un peu plus on se rend compte qu'on a quand même des perturbations fortes comportementales avec des individus qui ne sont pas si sereins que ça à l'approche de la lumière.  Sous un lampadaire, autant on peut mettre 4000 papillons, autant on ne peut pas mettre autant de chauves-souris. Ce n'est pas possible parce que les chauves-souris sont en haut de la chaîne alimentaire. On est sur des prédateurs qui sont insectivores et il y a une véritable compétition dans l'espace aérien : il n'y a pas de la place pour tout le monde. [...] Pour autant on attire tous les insectes d'un paysage donné sous une source lumineuse. Donc on concentre la nourriture, ce qui a un impact :  [...] le reste des chauves-souris qui sont plus lucifuges, qui vont fuir la lumière, se retrouvent avec des paysages appauvris en quantités de ressources alimentaires.

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Certes, l'impact écologique de la pollution lumineuse n'apparaît pas vraiment comme une surprise, on sait depuis peu qu'elle impacte également les êtres humains : 

Il y a l'éclairage d'un côté, ce qu'il se passe dans nos intérieurs et puis surtout ces nouveaux écrans éclairés par LED qu'on apporte jusque dans nos lits. C'est une forme de pollution lumineuse. On sait que ça perturbe très fortement notre horloge biologique interne, avec des retards à l’endormissement, avec du stress, avec des risques d'obésité accru si on s'expose le soir avant de dormir à la lumière artificielle. Ce qui a amené un chronobiologiste comme Claude Gronfier à parler d'hygiène lumière. Et puis il y a la question de l'éclairage intrusif, des effets sanitaires de cet espèce d'halo,; de jour permanent dont nos villes sont nimbées. Même à des niveaux très très faible, on inhibe déjà en partie entre 10 et 50 % d'une hormone un peu particulière qu'on appelle l'hormone de la nuit, la mélatonine. C'est la qualité du sommeil derrière qui s'en trouve altérée.

Les enjeux sont donc également d'ordre sanitaire, tant pour l'éclairage domestique que l'éclairage urbain, qui entre chez l'habitant. 

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Vers un droit à l'obscurité ? 

Si on ne considère pas encore que l'hygiène lumière est un problème de politique publique environnementale, la France, avec son arrêté du 27 décembre 2018 relatif à la prévention, à la réduction et à la limitation des nuisances lumineuses, est devenue l’un des pays les plus avancés sur la question en termes de législation.

Comme le rappelle Samuel Challéat, la législation à l'encontre de la pollution lumineuse et la protection de l'environnement bénéficie ici d'un appui inattendu, celui des lobbys de l'éclairage : 

Il n’y a pas beaucoup de problèmes environnementaux sur lesquels on avance aussi vite, en l’espace de 10 ans. Et si on va si vite c'est parce que les industriels et le milieu professionnel de l’éclairagisme ont tout intérêt à ce qu’il y ait de nouvelles lois et normes qui sortent. Le parc d’éclairage urbain en France est vieillissant, c’est donc une opportunité pour obliger les communes à accélérer le renouvellement. Il n’y a pas beaucoup de problématiques environnementales où ça arrive : quand on met de l’éolien pour écarter le nucléaire, forcément le lobby nucléaire bloque. Après, la question sous-jacente est celle de la décroissance. En revanche, le milieu de l’éclairagisme s’est fortement opposé aux extinctions pures et simples de l’éclairage, car ça ne nécessite pas de nouvel appareillage technique. 

Le droit de l'éclairage a donc considérablement évolué en peu de temps, si bien que de droit de l'éclairage, les spécialistes du sujet sont passé à l'échelon supérieur et réclame dorénavant un droit à l'obscurité : "Quand o_n légifère sur la technique d’éclairage, les seuils, les niveaux, les températures de couleur, etc., ça nous donne un droit de l’éclairage. Du point de vue juridique, c’est un "droit de l'éclairage", éventuellement un "droit de l’obscurité" si dans la fabrique des lois et des normes on tente de protéger l’obscurité. Mais un "droit de", ça ne suffit pas à faire un "droit à", c’est à dire un droit revendicable, revendiqué, qu’on peut porter comme un droit fondamental humain."_